Yessis n Teryel

Amuggar n Teqbayliyin - Forum des femmes kabyles


    Le mur de la liberté

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    allouchehakim

    Masculin Nombre de messages : 56
    Age : 44
    Localisation : Paris
    Date d'inscription : 11/02/2007
    01092007

    Le mur de la liberté

    Message par allouchehakim

    Le mur de la liberté :

    Ce récit est l’un des souvenirs de ma colline lointaine. Je ne suis pas rentré chez moi depuis six interminables années. Je découvre le travail de nuit comme veilleur où les rencontres avec des personnages atypiques dans ce petit hôtel parisien. La relecture fréquente de mon journal garde soigneusement mes aventures en mémoire. Le texte suivant est mon sentiment lors de la prise d’otage de la gendarmerie dans mon village natal au printemps 2001. A l’opposée des années précédentes, cette fois-ci, la saison fut noire et triste. Les gendarmes sont venus en renfort à ceux qui étaient déjà en place dans la brigade jadis ancienne école des jeunes filles. Ce jour là, une grande marche était organisée par les villageois en direction de la caserne. Ils dénoncent l’injustice et la corruption. Petit à petit, le mouvement s’est transformé à des vas et vient houleux. Les manifestants tentaient d’ouvrir la grande porte verte kaki. Les échanges étaient violents entre les rebelles et les gendarmes. Des projectiles de toute sorte fusaient du côté de la population: des pierres, des bouteilles de verre remplies d’essence avec de mèches allumées. Et de l’autre côté, les brigadiers ripostaient par des tirs de balles et de lacrymogène. C’est une situation invraisemblable. Comment, autrefois, une si magnifique école où plusieurs générations de femmes de toute la région étaient brillamment formées se transforme à une brigade armée jusqu’au dent ? N’est ce pas une malédiction !
    Dans le passé, ce lieu saint enfanta l’une de nos filles poétesses qui écrivait dans les années soixante sur la liberté. Je ne peux m’empêcher de réciter ce beau poème qu’avait confié, à l’époque, notre jeune compatriote à notre professeur, poète et sculpteur M. Louis.

    « LIBERTE ! »

    Liberté, refrain de ma jeunesse,
    Liberté, désir de mon cœur,
    Je voudrais tant t’acquérir !
    Ne suis-je pas comme un oiseau
    Sans ailes dans sa cage ?
    Ne suis-je pas comme une fleur
    A qui manque le soleil
    Pour s’épanouir ?
    Liberté, que ferais-je sans toi ?
    Liberté, ouvre ma porte, ma fenêtre :
    Je voudrais voir le monde !
    J’ai juste l’âge de connaître et d’aimer !
    Un oiseau en cage
    Peut-il espérer ?
    Une fleur fanée
    Embellira-t-elle la nature ?
    Liberté, mot sublime !
    Liberté, clé des aventures !
    Je crierai, sur les cimes, ton nom
    Et je te chanterai avec insistance.
    Et le jour où tu seras mienne,
    Tout grand, ma porte, mes fenêtres seront ouvertes.
    LIBERTE : Bonjour la Vie !
    Alors, l’oiseau en cage s’en ira chanter
    À la fleur épanouie qu’il séduira.
    O Liberté, ranime ma jeunesse
    Fais de mon cœur une source d’Espoir !
    Donne à ma vie un horizon de lumière !

    (F. K. à Ighil-Ali, 6 Avril 1968)

    C’était une situation d’un soulèvement populaire et un climat de guerre. Les gaz étaient tellement acides au point où on ne peut, presque pas, respirer. C’était vraiment infernal. Il y avait des bouteilles du vinaigre que les manifestants faisaient suivre entre eux car il permettait de soulager l’odeur toxique des gaz.

    La grande foule des révoltés était informée que les renforts vont arrivées. Je suis absorbé par le flux en songeant à l’avantage d’habiter les collines. En effet, c'était, pour nous, une stratégie de défense naturelle. Cet avantage nous a permis d’avoir une visibilité parfaite vers les quatre points cardinaux. Des siècles après, le plan de défense de nos ancêtres est toujours d’actualité. Leur choix de jadis, nous permet, aujourd’hui, de vivre dans la dignité. Les habitants se sont organisés spontanément pour se défendre contre les renforts. Comment peut on décrire cette organisation ? Dans une anarchie totale, ils couraient de la rue au dessous de la caserne vers la place du marché. Il s’agit pour nous tous, d’anticiper et de faire face aux renforts. Nous savons que nous n’avons pas beaucoup de temps. Il y avait des tirs de balles dans notre direction pour nous faire fuir provenant des gendarmes. Ces derniers étaient pris dans un piège hors du commun. Au bout de la rue menant vers le siège de l’association au nom de la poétesse et écrivaine célèbre en l’occurrence Taos Amrouche, un mur a été construit en espace de quelques minutes avec du parpaing disponible sur place. C’est un mur que les jeunes récalcitrants surnommeraient « le mur de la Liberté ». Notre mobilisation est d’une énergie phénoménale.

    Ce souvenir est gravé ardemment sur tous les visages raides et secs où nos regards s’interrogeaient sur la manière de s’en sortir. Les renforts sont déjà là. Je ne peux oublier les youyous qui entonnaient par nos femmes courageuses pour nous signifier leurs soutiens. Je regardais pour voir la source des cris de guerrières. Je me rends compte que des femmes sur des toits, des balcons, des terrasses étaient là, pour nous encourager en faisant signes avec détermination qu’elles sont derrière nous. Leurs youyous nous transmettaient l’émotion ou point de nous sentir des surhommes. Quel cauchemar pour les gendarmes! Ils ne pouvaient ni avancer ni reculer. Le mur de la liberté les a déjà dissuadé d’avancer plus. Il y a eu parmi les habitants, certains qui jetaient des pierres et de cocktail Molotov sur les véhicules blindés. D’autres essayaient de trouver une solution en calmant la situation. J’ai été parmi ceux qui étaient en bas dans la rue du marché, juste à côté du siège de la police de proximité, disant à ceux qui étaient là-haut d’arrêter de jeter des projectiles de tout genre. Le plus important est que les forces de l’ordre disparaissent. Les gendarmes étaient entre le marteau et l’enclume. Il n’était pas question que la foule en colère baisse les bras mais la prudence est de ne pas les contraindre à tirer. Deux des gendarmes avaient été blessés par brûlures.

    A la tête de leur cortège, un homme faisait signe d’arrêter de leur jeter des pierres. C’était leur chef : « Lieutenant ». La foule était déchaînée. Une forme de dichotomie de points de vue s’est formée. Une tendance, qui calmait la situation, disait : « Il faut arrêter la violence et dialoguer » et une autre qui disait : « Il n’est pas question d’arrêter, il faut les brûler vif ». J’essayais de contrôler l’un des manifestants, Nabil qui tentait d’ouvrir le capot de véhicule blindé en vain. Je le tirais vers moi pour le calmer. Nabil était habité par la colère. Ce jeune homme d’une très bonne condition physique était très actif durant cet événement. Je pense à quelques visages qui défilent dans ma tête comme si c’était maintenant : (Youyou, Samir, Bala, Mekhlouf, Zoubir, Ali, Yacine, Djamel, Abdelghani, Rembeau, Madjid, Ninis, Chaâvane, Boulot, Rachid…etc.) La liste est longue. C’est important pour moi de se rappeler de tout le monde car chaque prénom évoque un passage clé de cette histoire d’un printemps pas comme les autres. En effet, en premier, le grand héros est toute la population, homme et femme, qui ont pu se ressaisir et éviter un drame. En deuxième, le lieutenant de la gendarmerie, qui est venu nous parler. Cet homme, de son côté, a réussi à dialoguer et sauver ses troupes piégées. Malgré qu’il se trouvait dans une situation vraiment très difficile à gérer, il a su rester dans un esprit de coopération pour éviter le pire. Mon analyse est que cet homme s’est rendu compte que le fait qu’il ne pouvait pas faire marche arrière, il lui restait une seule issue : celle d’une confiance et mettre son destin dans les mains du peuple. Une population fidèle à cette confiance lui a fait comprendre que ces hommes sont libres et respectent la liberté des autres. Mais gare à celui qui touche à leur dignité. Cet homme a été accompagné jusqu’à la gendarmerie. Il y avait, sur lui, une grande pression de la foule. L’un des manifestant cameraman, Chaâvane, était en train de filmer l'événement. Le lieutenant lui a demandé d'arrêter sa caméra. La réponse de Chaâvane était sous condition:Crie "Imazighen!". En effet, l'otage a crié « Imazighen ! Imazighen ! Imazighen ! » . Quelle victoire ! Il faut dire que ce lieutenant a été protégé pour éviter le drame. C’est un jour de succès dans la mesure où il n’ y a eu aucun mort. Ce jour-là, des vies ont été sauvées des deux camps. C’est un jour de miracle. Je me suis dis que ce village est un lieu béni par le grand bleu du ciel. C’est une population qui a montré en pratique une intelligence collective pour l’intérêt de sa liberté et sa dignité. Elle a su instinctivement faire appel à son art de négocier comme un seul homme digne d’un véritable leader. Et pourtant, ces hommes rebelles n’ont pas eu le temps de réfléchir. Tout le monde, à ce moment bien précis, avait un seul message : « La vie vaut la peine d’être vécu libre ». L'instinct de survie leur a dicté le message à transmettre à un pouvoir assassin et complètement aveuglé par le mensonge et la haine. L’avertissement est clair et précis que rien ne peut arrêter la puissance du bien. Nous avons compris que la liberté se construit et que l’implication de tout le monde était nécessaire. Chacun de nous peut apporter sa touche personnelle à notre plus belle œuvre dans tous les temps intitulée « Liberté ». Nous nous sommes donner une seule parole:" cette valeur, universelle, nous la transmettons aux futures générations quel que soit le prix à payer".

    C’était une situation où on a l’illusion que c’était juste une simulation. Et pourtant, c’était bien réel. Incontestablement, cette journée est un jour de fierté pour une population qui a su voir juste et se maîtriser. Le fait de ne perdre aucun de nos enfants, ce jour là, est pour nous plus qu’un triomphe.

    Cette prise d’otage de la gendarmerie me fait penser à la marche du siècle du peuple Kabyle où cette fois la situation s’est renversée contre nous car c’est toute la population qui était prise en otage. La préparation à cette marche était plus qu’une fête. Les marcheurs ont fait des collectes pour écrire des longues banderoles. Il y avait une excellente organisation pour le choix des slogans et de leurs écritures. Ils ont désigné quelques personnes qui doivent rester pour assurer la vigilance. Ceux qui avaient des véhicules, les ont mis à la disposition pour assurer la marche vers la capitale. Hélas, pour un pouvoir en réaction agressive. Au lieu qu'il soit à notre écoute; il a choisi la violence. Alger la blanche a décidée de s’habiller en noir de la fumée car elle était témoin d’une injustice intolérable. Cette ville a en mémoire qu'un jour ses enfants kabyles lui ont rendu visite dans l'amour et la paix. Néanmoins, son accueil était d’une violence indescriptible. La capitale, ce jour-là, était comme une mère amnésique et violente. Elle n’a pas pu reconnaître ses propres enfants.

    Depuis ce jour, ce peuple a compris qu’il est maître de sa propre destinée. Certes, nos acquis sont évidemment très importants. Néanmoins, les centaines de martyrs du printemps de la liberté nous interpellent toutes et tous pour en tirer les conséquences. Quels sont ces enseignements ?
    Nous nous sommes dit que:" le temps des chamailleries est révolu. L’avenir appartient à ceux qui apportent un esprit d’union et de rassemblement".
    L’enseignement constitue une expérience d’une valeur inestimable. Car pour nous, à partir de ces événements, une croyance divine supplémentaire à celles qui existaient déjà, habite nos corps et âme : « Ne pas oublier ». Ne pas oublier nos frères qui se sont sacrifiés, pour nous et nos enfants, afin que le rêve de la « liberté » soit enfin réalisé.

    J’ai imaginé mon retour à ma montagne bien aimée. Quel bonheur de retrouver le marquage commémoratif du tracé du Mur de la Liberté tout le long de la route du marché. Ceci, constitue notre devoir de mémoire.

    N.B:
    Je vous invite à visualiser la vidéo faite en hommage pour les martyrs de la liberté.
    http://j.naili.free.fr/index.php?page=liberte

    à bientôt Wink
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