Yessis n Teryel

Amuggar n Teqbayliyin - Forum des femmes kabyles


    Un bol d'air au lac (1)

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    allouchehakim

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    Localisation : Paris
    Date d'inscription : 11/02/2007
    27062008

    Un bol d'air au lac (1)

    Message par allouchehakim


    Un bol d’air au lac : (1)

    Pour ma promenade d’aujourd’hui, je rentre à la superette pour faire quelques achats : une bouteille d’eau fraîche et quelques fruits. Je vais prendre l’air au lac Daumesnil. Son accès principal est l’avenue François Fresneau. Celui-ci est l’ingénieur qui a découvert, en 1747, l’arbre mystérieux si longtemps recherché, l'Hevea brasiliensis, d’où l’on extrait le caoutchouc naturel, la matière mythique aux précieuses vertus.
    En remontant l’avenue en direction de l’espace vert, à l’entrée, on aperçoit une cabane en bois au bord du lac. Sur l’eau, des barques en location au service des promeneurs sont attachées les unes aux autres.
    Ce lieu est devenu mon ressourcement au moins une fois par semaine. Aussitôt arrivé, les arbres verts éblouissent toute l’atmosphère. L’eau heurtée par le vent accueille tout regard sensible à la beauté de la nature. Sous l’enveloppe admirable d’un ciel clair, je reste songeur au pied d’un chêne juste au bord du lac paisible. Le spectacle de ce fabuleux paysage est très attendrissant.
    Je me promène sur la route de la ceinture du lac. A quelques dizaines de mètres, mon être se nourrit de ce passage où le panorama des deux passerelles est sensationnel. Elles se ressemblent comme des soeurs jumelles mais leur sens est opposé : la première est orientée du sud au nord et la deuxième est dans la direction de l’est à l’ouest. Tantôt ce paysage est baigné de silence et de discrétion. Tantôt les promeneurs : athlètes, pêcheurs, randonneurs où certains sont accompagnés de leur chiens,… procurent à l’espace de ce bois plus d’activité et d’animation.
    En allant plus loin, sur la droite, on voit le lieu sacré: Temple Bouddhique. On distingue une magnifique sculpture représentant un groupe de pèlerins zen, les « Pèlerins des nuages et de l’eau », oeuvre du japonais Torao Yazaki qu’il a achevé en 1971.

    Sur la première passerelle donnant accès à l’île de Reuilly, l’air du printemps m’aère l’esprit. De petites vagues se propagent en douceur dans le même sens que le vent au point de dire qu’il est leur fidèle compagnon. Trois barques passent l’une derrière l’autre dénommées : Youyou, Alex et Jade. A l’horizon, le coucher de soleil prend tout son temps avec patience et admiration.
    A l’entrée de l’île, je descends avec précaution les escaliers afin de ne pas glisser. En effet, ils ont été construits avec des pierres parfaitement lissées. Peut être ceci est dû à l’usure et au passage des piétons durant des années. On retrouve une petite grotte dans laquelle l’eau coule en permanence. L’oreille du promeneur ne se comble jamais assez de l’écho agréable de la chute d’eau. Légèrement au dessus du niveau du lac, la chaîne de fer est suspendue sur des piliers en pierre clôturant le périmètre de la grotte. Les rochers qui sont à moitié dans l’eau et l’autre en l’air se trouvant au bord dans cette partie bien protégée me rappellent mon enfance. Notamment, les souvenirs d’escalade dans les ruisseaux de mon village natal. En toute évidence, les sauts sur ces rochers sont interdits pour préserver la tranquillité des oiseaux. En remontant, les escaliers, on perçoit un kiosque bâti au dessus de la grotte. Cet endroit est idéal pour admirer la vue vers la troisième passerelle située dans la partie sud-est du lac.
    L’eau est teintée d’un vert très foncé, à savoir quelle en est la raison ? Tout autour, les pins et les érables me procurent l’effet qu’ils jouissent de ces moments de lumière. Le reflet brillant de leur silhouette apparaît sur l’eau en mouvement. Leurs feuilles tombent de temps à autre comme un beau spectacle de danse. Elles atterrissent sur l’étendue hantée par la paix et la sérénité. Soudain, je vois une abeille chargée de pollen luttant pour ne pas se noyer. Par miracle, elle s’accroche à une branche venue à son secours. Elle prend tout son temps, se met en face du soleil et se sèche. Elle teste à maintes reprises ses ailes en se ventilant mais reste encore trempée. Je ne saurais pas décrire son envol merveilleux où son instinct est probablement en quête de sa ruche pour les retrouvailles.
    Je continue mon tour abandonnant mon esprit planant dans le vide absolu. Je déguste une banane bien mûre. Je laisse rafraîchir les deux pêches achetées, tout à l’heure, sous l’eau potable glacée d’une fontaine. En avançant à quelques mètres, je vois, de loin, deux beaux chevaux à la musculature impressionnante, traînant une calèche utilitaire et guidés par l’un des deux forestiers assis ensemble. Ils passent à côté du grand restaurant le « Chalet des îles » qui se trouve au cœur de l’île de Reuilly. La coïncidence a fait qu’à mon arrivée devant eux, ils se sont arrêtés dans la plantation. Nous étions sur le même chemin. Je suis sorti de mes pensées isolées en les saluant :
    -Bonjour Messieurs
    -Bonjour Monsieur
    L’un des deux, déjà descendu, est en train de remuer et d’émietter la terre avec une houe L’autre prépare un long tuyau branché à un relevage hydraulique au niveau de la benne.
    Mon âme s’apaise en regardant le forestier rafraîchir la terre avec art pour former un cercle autour de l’arbuste, lequel se sentait chanceux d’être arrosé par des mains bienveillantes.
    Je ne pouvais pas m’empêcher de leur montrer mon étonnement
    -C’est la première fois que je vois cette race de chevaux magnifiques. On les appelle comment ?
    Leur sourire authentique a ouvert charitablement la voie pour combler ma curiosité ; l’un des deux forestiers me répond :
    -Les ardennais. Ce sont de chevaux de trait.
    Il commence à m’expliquer les qualités de ces chevaux en s’étalant sur le harnachement : les éléments de retenue ou reculement, de direction, de traction, de support ...etc. Il développait son commentaire en faisant la comparaison entre la France, la Suisse et la Suède. Il était consterné que dans son pays, il n’y ait presque plus de petit paysan utilisant la traction animale alors que les suisses et les suédois sont plus performants. J’étais dans un monde où l’animal et la machine atteignent l’apogée de la coopération au service de l’être humain.
    Tout d’un coup, un moment silencieux traversa mon esprit, l’odeur de la terre fraîche et la présence animale me plonge avec nostalgie dans ma tendre enfance. A cette époque-là, mon père cultivait nos terres nommés par nos aïeux: Amalu , Asamer et Tazdayt. Le premier champ mon père et mes frères le labouraient en utilisant la houe. Quant aux deux autres terres, il ramenait un fellah des villages avoisinants qui utilisait le labour avec deux mules. A cette époque-là, dans notre région aride et montagneuse, cette pratique commençait déjà à disparaître. Enfant, j’attendais avec impatience ce moment où ma mère m’envoyait porter le déjeuner à ce fellah et observer les bêtes de plus près. Lors de sa pause déjeuner, il donnait du blé aux mules dans des sacoches en bâche suspendues autour de leur cou. L’humilité de cet homme sous son regard en sueur est émouvante. Quant à notre voisin du champs d’en face, il utilisait des bovins.
    Etre en liaison direct avec la terre est vraisemblablement vital et inné chez mon père. Ce lien est sans doute commun à chaque paysan sur la terre entière. J’ai noté un jour un dicton lors d’un reportage sur la Mongolie montrant cette sensation d’attachement vigoureux et puissant d’un paysan à la terre qui disait : « même si Dieu te demande d’échanger ta terre dis : Non ! ».
    Je fais la trêve de mes songes mélancoliques en indiquant aux jardiniers qu’en été deux mille trois, lors de ma première visite au Château de Versailles, une calèche est utilisée pour le transport du public dans un cadre touristique. Il me répond qu’à sa connaissance, elle ne marche plus, actuellement, à cause du manque de personnel formé dans la traction animale et sachant parler anglais.
    Bien que l’échange avec les deux jardiniers soit très intéressant, je les laisse continuer leur tournée autour du lac.
    Avant de partir, je les remercie de m’avoir appris quelque chose de vraiment nouveau pour moi. Je leur dis mon prénom en leur serrant la main. C’est à ce moment-là que j’ai su qu’ils s’appelaient Jacky et Bruno.
    Jacky me rajoutait avec fierté et humour
    -Je suis un paysan français. Concernant mon prénom anglais, ma mère a insisté en mille neuf cent cinquante six à ma naissance pour me nommer « Jacky ». A cette époque-là, les curés ne voulaient pas baptiser ce genre de prénoms. Eh bien oui, on ne voulait pas de prénoms étrangers. Mais ma mère a insisté et finalement elle a bien réussi son coup, Ha ! Ha ! Ha !....
    Je les ai quitté en ayant le sentiment d’être chanceux de notre rencontre. Bruno et Jacky sont ravis que je puisse leur offrir les deux pèches bien fraîches.
    -Messieurs, je vous dis Bon courage !
    -Merci à toi. Au revoir et Bonne ballade !
    -Merci !
    Je continue mon tour. A une dizaine de mètres deux vieilles femmes m’interpellent :
    -Etes-vous le chef forestier ?
    -Ah désolé ! Mesdames, je ne le suis pas mais merci pour votre compliment, être forestier est un très beau métier.
    Elles m’ont répondu en parfaite synchronie
    -Oh ! Excusez-nous Monsieur, nous avons crû, en vous voyant discuter avec les deux forestiers là-bas, que vous étiez le chef jardinier.
    -Ah bon ! Je vous en prie Mesdames. Vous aviez l’air bien résolue à dire plein de chose au chef jardinier.
    Elles sont agitées au point où elles se coupent la parole ; puis elles échangent un regard avec courtoisie et sourire ; elles continuent sur le même rythme. Enfin, la plus âgée laisse sa copine exprimer leur cause commune.
    -Ah oui, regardez par-là Monsieur, toutes les branches sèches que les jardiniers n’ont pas taillées. C’est inadmissible ! C’est vraiment moche !
    -Excusez-moi, Mesdames, je trouve ça très joli !
    Je vois les mains de la deuxième femme, la plus âgée, qui tremblent peut être d’angoisse. Attristée, elle me rajoute :
    -Pour vous peut être. Eh bien pour nous, en tant que vielles de quatre vingt quatre ans, ces branches sèches nous rappellent la mort.
    -C’est un grand honneur pour moi de discuter avec vous Mesdames. Avec l’age, l’âme se nourrit de plus en plus. À propos de la mort, l’écrivain poète dénommé Jean Elmouhouv Amrouche disait :
    « Tout meurt.
    Tout se dissout.
    Pour que naisse la vie.
    Toute image de nous est image de mort.
    Mais aussi toute mort est un gage de vie. »

    -Ah ! Comme c’est beau ce que vous dites Monsieur.
    -Je me ressource davantage en voyant des plantes sauvages à l’état naturel que des jardins trop bien taillés. J’imagine que pour vous Mesdames, vous aimez bien que ça soit bien taillé et rangé. Avez-vous un jardin ?
    La plus jeune me répond sous son regard appétissant :
    -Oui, C’est exact. J’ai une maison de campagne où mon jardin est joli et propre.
    -Vous savez, il se pourrait qu’il existe des vertus dans ces branches, toutes sèches, lesquelles pourraient servir éventuellement à guérir des maladies. N’est ce pas ?
    Toutes les deux me répondent avec beaucoup de conviction :
    -Absolument Monsieur, vous avez raison.
    Et puis la plus âgée m’interroge mais embarrassée de paraître plus curieuse
    - Excuse-moi, encore, Monsieur ! Si ce n’est pas trop indiscret, vous faites quoi dans la vie ?
    -Je vous en prie Mesdames. Notre échange est agréable. Je travaille dans un hôtel tout près de la place République.
    Elles montraient leur joie d’avoir discuté avec moi. La plus âgée me dit satisfaite
    -C’est bien. En tout cas, vous rayonnez de lumière.
    -Merci, je suis vraiment flatté et très heureux de notre échange.
    Son amie veut savoir mon prénom. Après ma présentation, elle me répond avec sourire :
    -C’est drôle ! Vous avez le même prénom que mon docteur.
    - Ah bon ! Je vais vous raconter une anecdote concernant mon prénom. En fait, quand ma mère était enceinte de moi, elle écoutait la radio locale. A cette époque-là un docteur donnait des conseils dans une émission de santé. Il avait ce prénom. Elle tenait à me nommer ainsi. Et voilà donc ma petite histoire de prénom.
    -HA ! HA ! Ha ! Quelle coïncidence surprenante !
    Je leur ai demandé leurs prénoms à elles. La plus âgées s’appelle Paule et son amie Jane. Nous nous sommes serrés la main pour se dire au revoir. Je leur montre l’œuvre de Khalil Gibran « Le prophète » que j’avais dans ma sacoche. En effet, c’était ma lecture cette semaine-là. Elles étaient ravies et bienheureuses de prendre note en me remerciant de ce moment très plaisant.
    ...../.....
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