Yessis n Teryel

Amuggar n Teqbayliyin - Forum des femmes kabyles


    La prostituée arabe

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    louisa
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    Date d'inscription : 02/01/2007
    20012009

    La prostituée arabe

    Message par louisa

    Azul,

    Un texte de l'anthropologie coloniale sur les prostituées arabes de Constantine et Ouled Nail, mais aussi d'Oran, de la Casbah d'Alger...

    L'auteur fait allusion aux prostituées kabyle une seule fois. Il semble avoir mené ses observations plus à Constantine et à Ouled Nail, tribu qui était fort connue pour ses prostituées....
    LA PROSTITUÉE ARABE

    Pendant un séjour de quelques semaines en Algérie, j’ai pu causer assez longuement avec les commissaires de police des principales villes. Plus d’une fois la question de la prostitution arabe est venue sur le tapis. J’ai pu ainsi noter quelques traits de psychologie très particuliers et très spéciaux à la prostitution arabe. Ce sont de simples documents très brefs, nais pris sur le vif et qui pourraient être utiles à qui voudrait refaire un jour l’histoire de la prostitution.

    I

    Ce uni caractérise tout d’abord la prostituée arabe, c’est sa passivité complète qui tient au fatalisme de la race, Elle fait son métier de marchande d’amour sans honte, sans regrets, comme sans espérance, ne croyant pas sans doute qu’elle puisse jamais faire autre chose. Elle est prostituée parce qu’elle devait être prostituée — Dieu l’a voulu !
    De l’amour elle ignore toutes les joies, psychiques et charnelles. Elle en vend sans même en soupçonner la nature, étonnée peut-être qu’une femme puisse aimer un homme. Elle est à tous et à personne, indifférente et froide toujours.
    La prostituée européenne garde toujours au fond du coeur une étincelle de la flamme divine et le premier marlou qui sait s’y prendre avec adresse la fait jaillir sans peine. La prostituée alors redevient une femme comme les autres, aimant comme elles, soufflant comme elles, jouissant comme elles, malgré son ignominie. Vingt fois par jour elle livre son corps aux caresses mercenaires, mais l’amour veille en son coeur et reste fidèle au bien-aimé. Et cet amour qui les réhabilite à leurs yeux, les fait jouir et souffrir, les fait vivre en un mot, est presque un besoin, une nécessité pour les prostituées européennes. Un magistrat de Constantine me disait que presque toutes les prostituées françaises, espagnoles ou italiennes de la ville avaient un amant de cœur, généralement un sous officier et quelquefois un soldat de la garnison. J’ai pu constater avec lui le fait de visu. Or, parmi les prostituées arabes qui sont très nombreuses à Constantine, l’agent des moeurs qui nous guidait, n’a pu nous en désigner aucune comme ayant un amant de coeur, un Arabe ou un Européen. Elles sont bien plus réellement mortes à l’amour que les vierges mornes qui s’enferment dans nos couvents.



    EMBARCAH
    Prostituée Arabe de la Tribu des Oulad-Naïl.
    II

    La prostituée arabe ne fait pas la noce. Elle ne boit pas. Elle ne rit jamais et elle a horreur du tapage. On dirait une prêtresse qui exerce un sacerdoce, tant elle est grave et sérieuse. Elle semble se rappeler qu’autrefois les hétaïres étaient attachées aux temples et avaient des places d’honneur dans les cérémonies du culte.
    À Alger, les prostituées arabes et européennes logent dans de petites rues situées sur les hauteurs de la kasbah. Celles-ci rient, chantent, interpellent les passants et remplissent tout le quartier de leur tapage.
    Les prostituées arabes au contraire sont assises par deux ou trois devant leurs portes, nonchalamment accroupies, fumant une cigarette ou humant lentement une tasse de café. Elles ne causent même pas entre elles et semblent rêver gravement de paradis entrevus où elles rempliraient auprès des élus le même rôle qu’ici bas auprès des roumis. Il est rare qu’elles adressent la parole aux passants. Pourtant quelquefois l’une d’elle se hasarde à demander au flâneur qui les regarde avec un peu d’insistance :
    Sidi, veux tu boire café ?
    C’est tout. Pas de prières, pas de gestes lascifs, de promesses inviteuses ; pas d’engueulades.
    Un soir, j’entends un individu reprocher à l’une d’elle sa laideur et la pauvreté de son costume. À Paris, il eut été agonisé de sottises. Un flot d’ordure eut coulé pendant plus d’une demi-heure de la bouche de la prostituée. L’arabe se contenta de répondre, presque sans lever fa tête sur le roumi :
    Si toi tu me veux, tu me prends ; si toi tu ne me veux pas, tu me laisses.
    À Constantine, les prostituées logent dans la rue de l’Échelle, une petite rue grimpante du quartier arabe. Même contraste entre le cynisme bruyant des prostituées européennes et la tranquillité — j’allais dire noble — des prostituées arabes. Celles-ci sont assises par petits groupes également dans l’intérieur de leurs maisons. Un petit judas grillé permet de les voir. Silencieuses et méditatives, elles ne prennent même pas la peine de lever les yeux sur les gens qui passent et les dévisagent. Quelqu’un frappe-t-il à leur porte, l’une d’elles se lève et demande :
    Toi tu veux l’amour ?
    Oui.
    Alors entre.
    À Biskra les choses se passent à peu près de même. Cependant bon nombre de prostituées, surtout les filles de la tribu des Ouled-Naïl, sont des almées et elles font la danse du ventre dans les cafés maures.



    MERYEM
    Prostituée Arabe de la Tribu des Oulad-Naïl.
    III

    Au point de vue physique, la prostituée arabe est moins intéressante.
    Elle débute généralement très jeune. On m’en a montré plusieurs, particulièrement des Kabyles, qui n’avaient pas plus de treize ou quatorze ans. Du reste, beaucoup ignorent leur âge. Quand on les interroge à ce sujet, elles vous répondent simplement :
    Je ne sais pas. L’Arabe ne compte jamais.
    Un jour j’insistai près de l’une d’elles pour savoir approximativement.
    Je ne sais pas, répondit-elle d’abord.
    Mais à peu près ?
    Oh ! fit-elle, j’ai au moins quinze ans, peut-être vingt-sept, peut-être trente-deux. L’année où je suis venue à Alger il a beaucoup plu et j’étais grande comme ça.
    Elle me désignait avec sa main la taille d’une fillette.
    Le visage est généralement régulier, un peu allongé, avec des yeux noirs très grands et très beaux. Le teint est basané, quelquefois couleur café au lait. Les attaches et les extrémités sont plutôt fortes.
    La prostituée arabe est rarement grasse, avec des hanches peu prononcées et une poitrine peu abondante. Aussi, avant leur mariage, on les soumet habituellement, pendant une période déterminée, à un régime destine à les faire engraisser.
    Le costume est toujours original et quelquefois très riche. À Alger, les prostituées portent le pantalon blanc bouffant avec une espèce de tunique en dentelle. À Oran où l’on rencontre beaucoup de marocaines, elles portent le pantalon bouffant, mais en satin broché d’or avec une veste élégante du même tissu.
    À Constantine et à Biskra, les prostituées arabes portent la robe longue, flottante, avec une ceinture d’or ou d’argent. Partout elles ont les jambes et les pieds nus et se chaussent de simples babouches.

    IV

    Mais le grand luxe de la prostituée arabe, ce sont les bijoux. Quelques-unes en sont couvertes de la tête aux pieds. Leurs bras sont surchargés de bracelets jusqu’aux coudes, leurs doigts enchâssés dans de lourdes bagues d’argent. De larges anneaux emprisonnent également leurs chevilles ; d’autres sont suspendus à leurs oreilles. Les plus riches portent, comme coiffure, des diadèmes d’argent et de gros colliers d’or à leur cou.
    Nous avons des photographies qui peuvent donner une idée assez exacte de la coquetterie des femmes arabes. Ce sont deux filles de la tribu des Oulad-Naïl, très connues à Biskra où elles font la danse du ventre, le soir dans les cafés.
    La première, Embarcah, a de dix-huit à vingt ans. Elle est vêtue d’une robe de brocart mauve. La ceinture, les bracelets et le diadème sont en argent massif. Les colliers et les mentonnières sont en or.
    La seconde, Meryem, a de quatorze à seize ans. Sa robe est en soie bleue, ses voiles en mousseline rose tramée d’or et d’argent. Son diadème, ses bracelets et ses bagues sont également en argent, ses colliers en or.
    Au dire d’un cafetier voisin, chacune de ces deux filles porte sur elle environ pou huit à dix mille francs de bijoux.
    C’est là d’ailleurs toute leur fortune, car elles logent dans de misérables maisons sans meubles et où elles couchent sur des nattes. Leur luxe de mise ne les a rendues ni fières, ni prétentieuses. Pour quarante sous, le premier venu peut se les payer tout harnachées, ce qui prouve que leurs besoins sont très limités.
    Cet amour des bijoux n’est point spécial à la femme arabe. Il existe chez toutes les races inférieures. Parmi nous, il n’est plus guère que l’apanage des prostituées de haute marque ou de quelques femmes excentriques.
    C’est dans tous les cas, un signe d’infériorité intellectuelle et morale manifeste. Plus une femme a de bijoux et plus elle y est attachée, moins sa vertu est solide et moins son esprit est préoccupé des choses sérieuses. Beaucoup succombent, entraînées par ce vice qui, je l’espère, ne sera bientôt plus chez nous que le souvenir d’un autre âge.

    V

    « L’homme le plus brut, dit Th. Gautier, sent d’une manière instinctive que l’ornement trace une ligne infranchissable de démarcation entre lui et l’animai, et, quand il ne peut broder ses habits, il brode sa peau ».
    C’est là l’origine du tatouage.
    Presque toutes les prostituées arabes sont tatouées. Leurs tatouages se distinguent des tatouages européens par la simplicité des ornements décoratifs : petites croix, traits droits, circulaires, entre-croisés, guirlandes, etc. La figuration humaine proscrite par le Coran, ne se rencontre jamais.
    Ces tatouages se montrent surtout sur le dos des mains, sur les avant-bras, les bras, sur la base du cou et le haut de la poitrine. Les poignets sont particulièrement riches en guirlandes, en traits entre-croisés, en dessins circulaires qui simulent des bracelets [1].
    Presque toutes les femmes arabes, pour ne pas dire toutes, sont tatouées au visage. Sur le front, au-dessus de la racine du nez, chacune d’elles présente une croix à grande branche verticale composée de petites étoiles alignées, même figure sur une des ailes du nez. On voit en outre un ou deux traits verticaux sur le menton et une petite croix latine sur la région malaire. Ces tatouages sont quelquefois des marques de famille ou de tribu.
    Aucune des prostituées arabes ne m’a paru contrariée d’être tatouée. Ma question les étonnait profondément, car elles considéraient cela comme une parure et une grâce de plus.

    VI

    Une dernière remarque pour terminer.
    En Algérie et en Tunisie, la prostitution a été réglementée par les autorités françaises. J’ai interrogé à ce sujet un agent des moeurs de Tunis.
    Les Maltaises et tes Italiennes seraient très difficiles à soumettre à la visite réglementaire. On est obligé de prendre contre elles des mesures de rigueur. Il est également très difficile de réglementer les prostituées juives qui généralement habitent dans leur famille, où elles reçoivent leurs amants de passage.
    Quant aux prostituées arabes, on eut quelque peine à les décider au début, mais elles ne tardèrent pas à accepter la visite hebdomadaire avec la résignation qui est la caractéristique de leur race. Il est même très rare qu’elles cherchent à s’y soustraire, parlant avec une certaine vénération du spéculum qu’elles appellent respectueusement « le miroir du gouvernement ».
    Dr Émile LAURENT


    P.-S.

    Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’article du Dr Émile Laurent, « La prostituée arabe », Archives d’Anthropologie criminelle, de Criminologie et de Psychologie normale et pathologique, 8e Année, n°1, Paris, 1883, pp. 315-322.


    Notes



    [1] Voyez à ce propos : Lacassagne et Magitot. Art. Tatouage du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. G. Variot : Les tatouages et les peintures de la peau. In Revue scientifique, 1889.


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    «Je cherche des géants et je ne trouve que des hommes, me disait jadis une amie.» Le Deuxième Sexe. Simone de Beauvoir.
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