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    le rituel de la pluie: Anzar

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    hassiba La bohème

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    Localisation: paris
    Date d'inscription: 02/06/2009
    13062009

    le rituel de la pluie: Anzar

    Message par hassiba La bohème

    Mon compte rendu s’organise autour d’une des plus grandes légendes berbères tirée du film « La montagne de Baya » (Baya = prénom féminin berbère), célébrée par une pratique rituelle « tislit b’Anzar », « la fiancée d’Anzar ».



    « La montagne de Baya », du titre original « Adrar N’Baya », est un film de Azzedine MEDDOUR, réalisé en 1997, relatant l’histoire d’un village kabyle (les kabyles sont un peuple berbère-amazigh- originaire de la Kabylie, région du nord d’Algérie) à une époque de son Histoire, celle du XIXe siècle. Le village entier doit fuir l’oppression française ; une femme, Baya, la fille du guide spirituel, refuse l’affront de cette situation ; en effet, elle incarne la figure d’une femme obstinée pour défendre l’honneur de ses terres et celles des siens.



    Ce film est un témoignage historique sur la condition des résistants kabyles à l’époque coloniale, c’est aussi un formidable hommage à la femme berbère pour sa capacité infatigable à résister en restant fidèle à ses traditions, ses valeurs culturelles et son identité.



    Afin de faire un travail de mémoire et perpétuer la culture berbère, le réalisateur n’a pas manqué de dévoiler les rites et les formes ancestrales de la communauté kabyle pour exorciser les forces du mal qui ravagent l’être humain ; parmi ces pratiques rituelles, on y trouve l’une des plus anciennes et des plus vivaces de l’histoire des berbères : Anzar.



    Anzar est dans la mythologie berbère le dieu du ciel et de la pluie, souvent appelé « aguellid ougueffour » (roi de la pluie) ; un rite lui est consacré en Afrique du nord lors des périodes de sécheresse pour faire pleuvoir. Cette tradition a été attestée au Rif, en Kabylie, dans l’Atlas et dans les Aurès.



    Il arrivait parfois que l’ouverture de la saison des labours semailles soit retardée à cause de la sécheresse, dans ce cas, des rites étaient célébrés pour appeler l’élément bienfaisant qui renforce la végétation et donne les récoltes ; depuis un temps très ancien, les berbères ont pensé que la plus efficace des sollicitations était d’offrir à Anzar « une fiancée » qui, en provoquant le désir sexuel, créerait les conditions favorables à l’écoulement de l’eau fécondante, d’où le non du rite « la fiancée d’Anzar », une pratique qui permet de se mettre en rapport direct avec la nature. Avec l’avènement de l’Islam, ce rite pour l’obtention de la pluie est remplacé par « salât el istiqa », « la prière de l’eau », une prière de deux génuflexions « raqâate » accomplie en plein air plutôt qu’à la mosquée, pour rassembler le plus grand nombre de fidèles ; néanmoins, le rite d’Anzar se pratique toujours dans certaines régions nord-africaines y compris en Kabylie où il a été bien conservé depuis le temps.



    Après cette présentation de ce qu’est « Anzar », notre travail consiste à expliquer et interpréter un passage de huit minutes du film « La montagne de Baya » (situé entre 01 :13 :40 et 01 :21 :40), consacré à un personnage masculin et mythique ainsi que sa pratique rituelle.















    Cet extrait peut être divisé en deux parties. La première (entre 01 :13 :40 et 01 :19 :40) présente la légende d’Anzar ; la deuxième (entre 01 :20 :50 et 01 :21 :40), quant à elle, montre le rite D’Anzar tel qu’il est pratiqué dans la communauté k abyle du XIXe siècle.



    Dans le premier passage, la légende d’Anzar est présentée telle qu’elle se raconte ; en guise d’introduction, est mise en place l’une des plus grandes réalités des berbères, celle d’une société à forte tradition orale. En effet, la communauté berbère construit son savoir par la transmission ancestrale de la culture et de l’identité ;



    Cette tradition orale est essentiellement assurée par les femmes, elles transmettaient surtout leurs contes villageois qu’elles avaient elles même élaborés et qu’elles adaptaient au cours des temps. Autrefois, il n’existait aucune autre forme d’enseignement que ces séances de contage lors des veillées, on éduque les enfants avec la narration.



    Dans cet extrait, on voit une femme âgée et des enfants rassemblés dans une maison lors d’une veillée (généralement c’est autour du « kanoun », un feu, que ces séances s’organisent, tandis que les hommes sont réunis dans leur maison commune « tajmaat ») ; cette femme, souvent la matrone du village, raconte la légende d’Anzar aux enfants pour leur inculquer les connaissances liées à ce personnage mythique ainsi que les valeurs culturelles qu’il véhicule ; elle adopte une forme de fiction imaginaire, un langage symbolique, pour préparer ces enfants à la pratique rituelle pour invoquer la pluie, qui se tiendra le lendemain.



    La spécialisation féminine du genre narratif oral dans une société où la domination masculine est un corps dans lequel elles doivent se fondre, les femmes imposent leur statut et refusent d’accomplir uniquement le rôle fécond et domestique, par la transmission de la culture, de l’identité, de toute la symbolique de la communauté à travers leurs contes, leurs pratiques rituelles, leur poésie, leur tissage, leur poterie....



    La deuxième scène de la première partie témoigne de la légende d’Anzar elle-même, la narration de la matrone du village est transposée en situation où les personnages et le lieu apparaissent au spectateur afin de jeter son regard un peu plus loin dans le tableau qui peint la légende. Cette dernière raconte qu’un dieu de la pluie se présentant aux hommes en arc-en-ciel pour signifier sa beauté, était séduit par une jeune femme d’une beauté éblouissante qui avait l’habitude de se baigner dans une rivière ; il désirait l’épouser et vivre avec elle dans son royaume ; par crainte du qu’en dira-t-on, la jeune femme refusa, ce qui a provoqué sa colère et tarit la rivière immédiatement ; ayant peur pour ses proches de sombrer dans la famine, la jeune femme accepta d’épouser le maître de la pluie, ce dernier fait couler de l’eau dans la rivière.



    De cette légende est restée une pratique rituelle. Afin de faire face à une sécheresse qui frappe ses terres, le village procède à la célébration du rite de l’obtention de la pluie dont l’origine est belle et bien la légende d’Anzar.

















    Dans le film « la montagne de baya », une jeune femme pubère et d’une beauté gracieuse se manifeste ; habillée en mariée, elle est choisie pour être offerte à ce roi de la pluie afin d’arroser les terres et pouvoir continuer à vivre dans une montagne aride (dans cet extrait, Baya, l’héroïne du film incarne ce personnage). On voit que la fiancée d’Anzar est tenue par deux personnes du village, la matrone, par respect et pour sa conduite irréprochable, la deuxième, quant à elle, doit être la sœur ou la tante de la mariée car, dans la société kabyle, cette dernière est toujours accompagnée par une personne très proche pour rejoindre la maison de son mari ; ces trois personnes sont également accompagnées par toutes les femmes du village, ce sont elles qui se réunissent et décident de célébrer le rite d’Anzar ; cela n’exclue pas les autres habitants du village, toute la population y participe.



    Après cet épisode, la matrone du village aidée des autres femmes, dénude la fiancée d’Anzar car elle doit s’offrir nue comme au jour de sa naissance, l’enveloppe dans un filet servant au transport des gerbes ou du fourrage, ceci signifie qu’il n’y a plus ni verdure ni rien de ce que produit la terre.



    Tous les différents rites sont souvent accompagnés d’offrande d’objets de nature diverses ; l’objet est posé, dressé ou suspendu dans un lieu sacré. Baya dépose une bougie ou une lampe d’huile sur un muret qui représente le « aessass du village », (aessass = culturellement admis est la tombe d’un saint du village, est un esprit invisible, un gardien du terrain personnalisé), sensé apporter protection et Baraka (beaucoup de récoltes) à la population. Un arbre, en tant qu’aessass, est également choisi pour l’offrande ; en effet, les femmes accrochent et offrent les plus beaux rubans de tissus qui contribuent à la richesse et à la beauté du sanctuaire ; le contexte économique et social de l’époque ne permettait pas d’offrir des pans entiers de tissus comme aujourd’hui (déposés sur les tombaux des saints), les kabyles du XIX siècle étaient très pauvres.



    Cette offrande (les tissus) est un hommage rendu au dieu de la pluie et un titre de gloire à la fiancée consacrée. Elle se constitue d’objets impérissables, elle conserve donc le souvenir des hauts faits par la tribu (remarque : à la catégorie de l’offrande appartiennent les dons non périssables abandonnés dans les sanctuaires. Ce type de consécration n’aboutit pas à la destruction du don, au contraire, son dépôt dans un sanctuaire en assure la conservation et garantit la mémoire et les raisons qui l’ont motivée comme c’est le cas ici).



    Ensuite, la fiancée d’Aznar est remise au vieux du village, un homme d’expérience qui prend la place du père de la mariée pour l’accompagner dans le champ lui permettant de quitter sa vie pubère ; autrement dit, la confier au maître de la pluie (dans la société kabyle, lorsque la mariée est orpheline de père, son oncle assume la tache de l’offrir à sa nouvelle maison, ou les membres du village choisissent de la mettre sous la tutelle de l’homme le plus âgé du village pour le respect qu’on lui témoigne, pour sa plus grande sagesse, et éventuellement pour la baraka dont il dispose par son statut d’ange gardien de la tribu, comme c’est le cas dans ce film). Cette procession est accompagnée d’une sorte de chant implorant ce dernier afin de répandre l’or bleu sur des champs et des rivières réduite à une sécheresse ravageant les récoltes de la population ; en effet, le vieil homme produit un discours où il appelle le dieu de la pluie à répondre à leurs prières en lui offrant une jeune femme d’une









    beauté voluptueuse. Cette dernière s’est enfuie au moment où Anzar est apparu, ce qui explique sa peur de quitter le monde des siens pour s’abandonner dans un autre immortel, ( en Kabylie, une mariée qui ne pleure pas est souvent condamnée par ses proches car elle ne répond pas au corps social et culturel dans lequel toute femme mariée doit verser des larmes pour valoriser ses parents ainsi que toute sa famille ; néanmoins, aujourd’hui, quelques changements sont constatés).



    Dans le deuxième passage, le réalisateur présente le rite d’Anzar tel qu’il se pratiquait en Kabylie au XIXe siècle où le principal atout était la nature, les activités en pleine compagne restaient les principales de ce peuple autochtone.



    Pour célébrer « Anzar » / « la fiancée d’Anzar », des jeunes femmes ont paré et habillé des poupées de bois en mariées. On a remplacée la fiancée d’Anzar par une poupée car les marabouts de l’époque ont jugé honteux et hostile à l’ordre moral de la communauté berbère d’offrir une femme nue à un personnage mythique masculin ; actuellement, cette poupée est remplacée par une louche « aghendja » utilisée pour se servir ; elle est sacralisée pour sa fonction liée à la récolte, c’est le symbole et le réceptacle de l’alimentation, donc doublement efficace. Pendant cette procession, les jeunes femmes (ici des enfants, ce qui signifie que tous les villageois y apportent leur touche de pinceau) chantent le chant rituel en appelant Anzar : « Anzar, Anzar arebi switt Anzar », en français « Ô Anzar, Ô Anzar, arrose la jusqu’à la racine »,- un chant qui a été repris par nombre de chanteurs kabyles-, dansent comme s’il s’agit d’une véritable fête nuptiale.



    (Remarque : pendant la célébration de cette pratique, une procession en forme de cortège, les femmes et les enfants font une quête au village, on reçoit ainsi semoule, viande, huile d’olive, légumes… le cortège s’arrête au sanctuaire du village et les femmes préparent un repas cérémoniel, « la waada », auquel prendront part tous les gens du village ; ceci n’est pas présenté dans ce film !)



    Ce rite de l’obtention de la pluie se pratique généralement dans une période bien précise du calendrier agraire berbère ; c’est durant la période qu’on appelle « Nissen » (les pluies bienfaisantes) qui fait suite à la période redoutée de « l’aheggan » (les pluies abondantes), la première quinzaine du mois de mai où commencent le réchauffement, où les pluies sont très attendues car très bénéfiques.



    Le rite d’Anzar est, aujourd’hui dans la communauté berbère, en particulier la société kabyle, comme une bouffée d’oxygène pour retrouver ses repères, des marques nécessaires pour entretenir cette flamme pour l’épanouissement de sa culture.



    Concernant l’image du film, la lumière est tamisée et sombre. Le réalisateur a joué avec cette forme d’image afin de rendre compte de la période historique mise à nu (ancienne, coloniale), ainsi que pour montrer la pauvreté dans laquelle la société kabyle ramait à cette époque pour survivre.
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