Yessis n Teryel

Amuggar n Teqbayliyin - Forum des femmes kabyles


    Impression d’une journée d’automne :

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    allouchehakim

    Masculin Nombre de messages : 56
    Age : 44
    Localisation : Paris
    Date d'inscription : 11/02/2007
    22112009

    Impression d’une journée d’automne :

    Message par allouchehakim

    Impression d’une journée d’automne :

    Ce jeudi de Novembre, mon emploi du temps de la semaine indique repos méritant improvisation et péripétie. Ça me rappelle une expression durant le service militaire qui faisait du bien au moral des troupes. J’ai été appelé en 1997 à Oran et par la suite réaffecté à Cherchell, on disait pour un tel jour : « Quartier libre ! » C’est quand il n’y a aucune tâche à accomplir et que la sortie, tant recherchée, est autorisée.
    Cependant, la fraicheur matinale de ce jour d’automne me laisse accroché sous la chaleur de la couette. Je repousse l’heure de mon réveil pour profiter pleinement de la grasse matinée. La météo indique un temps frais et maussade. L’oreille se laisse bercer par le concert des sifflements d’un vent venu de loin faisant craquer, de temps à autre, les volets anciens en fer de mon studio. Les gouttes de pluie résonnent sur les vitres des deux grandes fenêtres côté rue et percutant en bulles les flaques d’eau formées sur les rares creux des trottoirs. Malgré la fatigue accumulée de mon travail de nuit de quelques semaines mais la volonté de faire quelque chose pour marquer ma journée m’incite à sortir du lit. Tant bien que mal, j’arrive enfin à me lever. Me libérer de cette envie de sommeil me parait être la véritable première tâche de ma journée rudement accomplie. Le temps de me préparer, je prends mon petit déjeuner en écoutant les infos du jour à la radio posée sur ma table basse en bois massif. Vue la petite surface de vingt mètres carrés, je l’utilise à des multiples emplois en fonction du besoin et du moment: plan de travail, table de nuit, table de cuisine, bureau…
    Dès le premier jour en visitant cet appartement, ce qui a attiré instantanément mon attention est le plafond ayant une poutre semblable à celle d’une maison kabyle des ancêtres, « Ajgou alemas ».

    Au début de l’année, le soutien de mon entourage m’a aussitôt aidé à m’installer. Que ce soit au milieu amical, professionnel, communautaire ou familial pour m’équiper, cette aide m’est précieuse et réconfortante. Certes, les meubles ne sont pas forcement neufs mais le soutien pour emménager m’a permis d’habiter en un temps record. Je n’exprimerai jamais assez ma reconnaissance auprès des uns et des autres. Parmi ces mains généreuses et solidaires, Amirouche surnommé « Terrible », un proche d’Ighil Ali, m’a offert des meubles et accessoires de cuisine. Au village, celui-ci habite le quartier d’en haut, At Djemââ. Sa mère est originaire du quartier d’en bas, Tazaiert, le même que le mien. Evidement, on retrouve souvent les liens de familles entre les villageois. Quand il s’adresse à tous les habitants de notre quartier, il dit toujours : « Khouali ! » C’est-à-dire « Mes oncles ! », c’est une façon de marquer le respect et d’exprimer son affection relative à ce lien.

    Avec un ami, nous sommes partis ce jour-là en période de printemps, chercher les meubles chez Amirouche à Nanterre. Nous sommes reçus chaleureusement par sa femme et ses enfants. Invités à déjeuner, le menu du jour est Tchitchiw (Tamukfult). C’est du couscous préparé à la traditionnelle. Un vrai régal! Ce plat Kabyle, est cuisiné notamment à l’occasion d’une fête joyeuse, l’arrivée du printemps. Ce jour de fête, dans ma région natale, les femmes et les enfants sortent pour chanter, danser et partager le repas collectivement en se faisant des sorties aux champs avoisinants. Par pudeur, la présence des hommes ce jour-là se fait très discrète.

    Pour ma journée, je m’apprête enfin à sortir de chez moi mais sans avoir en tête une destination précise. Mon appareil photo accroché à la ceinture me rassure. Souvent, je prends un café dans la brasserie en bas dans le quartier. Les propriétaires sont un couple d’origine cambodgienne. Nous habitons le même immeuble. Ils sont d’une gentillesse très touchante. En les croisant dans les escaliers, toujours avec sourire respectueux et bienveillant, ils me disent avec un petit accent de leur pays d’origine: « Bonjour Voisin ! ». Ils ont une petite fille de dix ans. D’une nature très calme et silencieuse, elle est adorable. Quand elle dit quelques choses c’est souvent drôle. Une fois, en revenant du marché où j’ai fait mes courses, je la croise dans les escaliers. Pareille que ses parents, elle me dit
    -Bonjour voisin !
    -Bonjour ma grande voisine !
    Comme d’habitude, elle sourit mais d’un air timide. Je voulais la faire parler un peu plus en lui disant :
    -Tu vois comment tu as de la chance d’habiter le premier étage, moi je dois remonter avec toutes mes courses jusqu'au troisième sans ascenseur.
    Je ne m’attendais pas du tout à sa réplique instantanée:
    -Mais pour les MouSSSSTTTTiiiiiiiiiiiQues vous êtes mieux placé en haut !
    Elle m’a fait rire en prononçant le mot « MOUSTIQUE » avec une grimace vraiment drôle et qui fait sentir la piqure de moustiques.

    A l’atelier de Chaâvane au Pré-Saint-Gervais :

    http://www.dailymotion.com/video/xb8n9k_chez-chaavane-au-presaintgervais_creation/
    Cliquer sur le lien



    Ce jeudi-là, en sortant de ce petit bar, ma ballade sans destination précise est visiblement sur cette rue Charenton en direction de la porte vers l’est de Paris. Sur le chemin, pendant un moment, mon attention est entièrement absorbée par ce vent tourbillonnant dans les feuilles d’érables asséchées. On voit bien Paris sous un visage d’automne. Et puis, une idée m’est venue pour donner un coup de fil à mon ami Slimane, le guitariste, pour avoir de ses nouvelles. En effet, la dernière fois que nous nous sommes vus date de quelques mois. Malheureusement, la batterie de son portable est apparemment déchargée alors notre appel est subitement coupé. J’ai essayé de l’avoir un moment après en vain. C’est vraiment frustrant que l’échange soit écourté. J’appelle juste après mon ami Chaâvane, l’artiste. La coïncidence fait qu’ils soient ensemble dans son atelier au Pré-Saint-Gervais. Je décide alors d’aller leur rendre visite. Le bus de mon quartier me dépose à la porte des lilas, où Chaâvane est venu m’accueillir avec sa voiture pour partir à son atelier. En arrivant dans la résidence, une femme, la propriétaire du lieu, en train de cueillir des tomates et des poivrons dans le jardin. Cette bâtisse ancienne me fait penser à ces commerces charpentés très anciens de la rue principale de notre village.
    Nous remontons les petites marches en briques rouges en passant par le balcon en longueur donnant sur la cour. Dans la deuxième pièce sur la droite se trouve l’atelier de Chaâvane. Slimane nous ouvre la porte de l’atelier pour nous accueillir à bras ouvert. Il est là en train d’aider l’artiste à plastifier les œuvres pour les protéger de la poussière et finaliser quelques unes en suivant les directives du maître d’œuvre. Nos retrouvailles sont marquées d’imprévu d’une rencontre amicale profondément réjouissante. Cette pièce d’environ de neuf mètres carrés est pleine d’objets, d’outils, d’œuvres,…à craquer. Mes deux amis ont réussi à me faire de la place en m’invitant à m’assoir sur une banquette juste à l’entrée. Pour fermer la porte, il a fallu toute une gymnastique. Dehors, il faisait vraiment froid mais l’intérieur de l’atelier est bien chauffé. Pendant que nous nous échangeons les nouvelles, Slimane en profite pour mettre en place la petite cafetière sur la plaque chauffante. Vu le manque d’espace, avec prudence pour ne pas heurter les objets, il se fait un chemin en déplaçant des œuvres en cours de réalisation. Il rince des tasses de café dans le lavabo au coin. Au milieu du mur d’en face, une télévision allumée que personne ne regarde, nous tient compagnie. Mes amis continuent de discuter avec moi mais leurs mains n’arrêtent pas d’œuvrer avec dextérité. Des petites pauses, le temps d’allumer une cigarette et prendre une gorgée de café, paraissent nécessaires. Chaâvane, très concentré et complètement absorbé par son travail créatif. Chacune de ses œuvres est différente. L’approche écologique est plus que parlante. En effet, les matériaux sont quasiment issus de la récupération et retrouvés dans la nature: Verre cassé, tube en plastique, sable, galets, coquillage, des bouts de bois,… Les produits achetés sont essentiellement : peinture, colle et fil d’aluminium. L’aide de Slimane vient compléter les œuvres de Chaâvane dans la phase finale.

    Chaâvane me montre l’une des œuvres exposées, boite à bijoux, réalisée par une apprentie, Sonia, jeune française originaire du même village et passionnée d’arts plastiques. L’artiste tient à transmettre son savoir faire en donnant des conseils précieux. Inéluctablement, il fait partie de ces bâtisseurs de passerelles d’échanges où chacun se reconnaît dans ses racines. Depuis qu’il est dans son atelier à Ighil Ali, Chaâvane avait cette démarche participative avec laquelle il invite les gens à mettre la main à la pâte. Sa pédagogie avec laquelle, il se rend disponible et accessible, laisse en confiance toute personne intéressée à ce métier en l’aidant dans le processus de création avec méthode attrayante. Certes, il montre en premier certaines règles à respecter en termes de technique de coupe nécessaire à apprendre et certaines phases pour pouvoir mélanger les ingrédients mais sa main, bien ouverte, est tendue à l’autre pour montrer les secrets de cet art très atypique. Son ouverture d’esprit et sa générosité de former émancipe la liberté créatrice et ouvre le chemin de l’initiation. Toujours avec humilité et simplicité, il explique la pratique pour la rendre généralement très accessible.

    Dans ce monde extravagant et mystérieux, le temps passe vraiment vite. Il est déjà quinze heures passée. J’ai tenu à les inviter pour le déjeuner décalé. C’est l’occasion de faire un tour dans la charmante ville de Pré-Saint-Gervais. Le hasard a fait que le propriétaire de la brasserie du coin est originaire de Kabylie. Et pourtant, il a presque fini de servir dans la salle du restaurant mais il est très ravi de nous recevoir. D’ailleurs, une table est restée dans le coin avec une mise en place pour trois personnes comme s’il nous attendait. Notre déjeuner tardif a été pour nos artistes une bonne pause bien méritée.
    Sur le chemin de retour, en passant sur une rue, d’un œil curieux bien ouvert, Chaâvane ramasse une pièce de bois arquée retrouvée par terre. Et, il me dit : « Regarde-moi cette merveille ! Même si j’ai envie d’en faire une pareille ça serait extrêmement difficile mais une première idée me vient en tête ».
    Je crois qu’essayer d’interviewer notre ami Chaâvane pour nous expliquer cet art est une fausse route. Car en le voyant ramasser cette pièce, je crois saisir l’un des principes de sa manière de faire. C’est presque l’objet trouvé qui dicte l’œuvre à réaliser. Ceci dit, l’idée ne reste jamais figée. Effectivement, il l’a bien dit : « Une première idée » C’est-à-dire qu’il peut y en avoir d’autres donc tout est variable et presqu’aucune œuvre ne soit identique à une autre.

    À l’atelier, sans attente, ils reprennent aussitôt leurs tâches. On entend le téléphone sonner. Chaâvane rigole en disant: « c’est Amirouche, Terrible ! » Ce dernier devinant l’ambiance à l’atelier, décide de venir de Nanterre nous rejoindre au Pré-Saint-Gervais.
    Chaâvane, connaissant son ami par cœur, avec un côté moqueur, nous dit : « Vous allez voir Amirouche. A son arrivée, il fera le tour de l’atelier pour constater les nouvelles œuvres qui sont faites depuis sa dernière visite. Ensuite, il montrera du doigt tous les objets qu’il a récupérés et qui sont utilisés dans les œuvres. Il insiste bien sûr de l’utilité de son apport ».
    Au final, Amirouche est arrivé deux heures plus tard pour passer la soirée ensemble. Il a fait exactement la scène que Chaâvane nous a décrite. C’était le fou rire général !
    Amirouche sait pourquoi on rit en disant :
    -A chaque fois que je lui ramène un objet trouvé, Chaâvane ne reconnaît jamais leur véritable valeur. En plus, il dit toujours que ce sont que des gadgets. Bizarrement, quelques temps après, je les retrouve toujours dans ses œuvres. Dites-moi si vous comprenez ou pas quelque chose à cette logique ?

    Amirouche avec toutes ses anecdotes et aventures nous fait vraiment marrer. Il a l’habitude de venir à l’atelier fréquemment pour rendre visite à ces amis. Il vient souvent avec des choses récupérées : capsule, tige, assiette, outils,…Evidement, c’était juste pour l’humour mais Chaâvane est reconnaissant du rôle irremplaçable que joue Amirouche le Terrible à l’atelier.

    Les œuvres sont exposées tout autour. Les couleurs sublimes font penser à un bel arc en ciel ou encore à ces arbres se préparant en dormance en cette période d’automne où les feuilles deviennent multicolores. Dans cette série d’automne, on retrouve des réalisations avec une dimension d’utilité. Effectivement, certains ouvrages sont des accessoires d’intérieur : Miroir décoré en céramique, Boite à clés peinte en sable coloré avec des symboles berbère, Lustre décoré avec du sable, Table basse, Lampe, Bougeoir … Comme à son accoutumé dans certaines œuvres on lit des extraits de citation signifiant l’engagement de l’artiste pour la reconnaissance de la culture berbère. Il illustre de temps à autre par une photo, extrait de texte, … des portraits de femmes et d’hommes qui ont œuvré pour cette culture. Il rend continuellement hommage à des témoins de leur temps engagés corps et âmes pour la liberté d’expression et les droits de l’homme. Dans l’un de ses tableaux on distingue, la photo prise au printemps du village d’Ighil Ali encadrée avec diverses couleurs où le nom est joliment transcrit tout en bas. Ce tableau témoigne sans doute de la grande nostalgie que vit l’artiste loin de son lieu natal. On retrouve dans ses œuvres des combinaisons étranges de divers éléments récupérés en laissant librement l’idée créatrice et l’imagination pour couler de source.

    Bien que le lieu soit très étroit l’accueil du cœur est grand. Chez mes amis, ce jour d’automne me fait penser à un passage du premier roman (La dernière impression) de Malek Haddad (1927-1978) publié chez JULLIARD, en 1958 et réédité par BOUCHENE, Alger 1989. « …L’automne est doux comme une écharpe de femme. C’est en automne que naissent les plus beaux rêves et que valsent les souvenirs… » De tout évidence, tous les ingrédients sont là pour apprécier des moments qu’on aime tellement. Avec eux, le temps reste plus que jamais insaisissable. En effet, chez nos amis l’émotion est forte et l’humour d’une ambiance amicale se joint à cette atmosphère artistique pour respirer pleinement des moments chaleureux qui resteront certainement en mémoire comme de tendres souvenirs inoubliables.


    http://www.dailymotion.com/video/xb8mfk_quelques-oeuvres-de-chaavane-nov-20_creation/
    Cliquer sur le lien

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