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Amuggar n Teqbayliyin - Forum des femmes kabyles


    Escapade hivernale à la terre natale

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    allouchehakim

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    Localisation : Paris
    Date d'inscription : 11/02/2007
    07012010

    Escapade hivernale à la terre natale

    Message par allouchehakim

    Escapade hivernale à la terre natale:
    L’Automne touche à sa fin. À Ighil Ali, cette année la pluviométrie durant toute cette saison est relativement faible. Les journées sont régulièrement bien ensoleillées. Dans cette atmosphère chaleureuse, on a vraiment le sentiment d’être au printemps. Malgré l’agréable beauté clémente du ciel les villageois sont conscients des conséquences néfastes dues aux bouleversements climatiques. Notamment, les personnes âgées connaisseuses des effets de la saison à l’ancienne commentent avec inquiétude les maigres quantités d’eau enregistrées en cette période.
    Il vrai que nous vivons dans une époque où les avancées sont considérables au point de nous informer en temps réel de la météo grâce aux différents moyens de communications modernes : Télévision, Radio, Journaux, Internet,…Dans les médias d’une manière générale, on trouve amplement les explications de résultats de recherches scientifiques détaillant avec précision les raisons de ces bouleversements et les conséquences du réchauffement climatique.
    Par ailleurs, il existe des présages météorologiques très anciens issus des expériences individuelles et collectives qui existent depuis la nuit des temps et se transmettent de génération en génération. Ce savoir traditionnel est aussi bien précieux. Hélas, le constat est que cette culture se perd peu à peu avec la disparition des anciennes générations. Il ne reste peut être plus de ces vieux notamment les cultivateurs proches de la nature qui pratiquent cette discipline naturellement comme réflexe au quotidien.

    En observant mon père, j’ai noté depuis toujours une habitude consistant à regarder vers Tizi Gmden côté ouest pour faire une prévision. Ce regard vers Tagurt l’Adjeva, la porte en direction de ce chemin qui mène aux villages avoisinants (Tigrin, Tala Elvir, Hamda, At Ouéhdan) est un indicateur clé montrant que si les nuages sont sombres et le temps est maussade de ce côté-là, alors il est fort probable qu’il pleuvrait le lendemain. En outre, il existe des mots qui mériteraient certainement d’être répertorié et mis à jour, des notions propres à la météo traditionnelle spécifiant en particulier des périodes bien connues de l’année selon les coutumes ancestrales: Ihganen, Smayem, Tanvdut Uzamur…Qui sait ? On verra peut être un jour, un présentateur de la météo de la télévision berbère expliquant les phénomènes climatiques illustrés par des moyens modernes tout en s’exprimant avec le vocabulaire de segmentations périodiques ancestrales.

    La cueillette des olives n’a pas encore commencé. D’après les paysans, la récolte de cette année serait probablement moins fructueuse que celle écoulée. Ils expliquent la prévision en baisse par le fait que les oliviers ont subi un effet néfaste de la chaleur due aux nombreux incendies enregistrés au cours de la période estivales.
    L’hiver annonce visiblement une bonne nouvelle, la saison serait pluvieuse. En effet, pendant les deux premiers jours la pluie n’a pas cessé de tomber. Les premières chutes de neige sont enregistrées sur la montagne du Djurdjura. Toutes les hauteurs de cette dernière sont bien couvertes. Vers la vallée de la Soummam, l’œil se fixe vers l’horizon de la magnifique chaine montagneuse avec un regard qui ne se lasse guère malgré la folie du ciel. Le paysage coloré d’une vive blancheur rend la nature comme un spectacle fabuleux. Néanmoins, l’être se sent fraîchement contrarié. Car le corps ne peut résister longtemps face à ce vent glacial rudement supportable. Ainsi aller chercher expressément un abri chaud devient vital. L’austérité de l’effet glacé se fait sentir jusqu’aux os affirmant, cette fois-ci, l’installation de l’hiver. Les villageois se mettent à allumer le chauffage, à sortir les couvertures et à mettre les vêtements chauds dès cette première nuit à cause de la forte baisse du mercure. L’odeur des crêpes kabyles (Adajin) imprègne l’atmosphère et se répand dans tout le quartier. Comme chaque début d’hiver, nos mères ont pour coutume culinaire de préparer Adajin à l’occasion de la première chute de neige. Pour toute personne ayant l’occasion de vivre cette période sur les hauteurs de Kabylie approuverait sans doute que l’odeur de la cuisson de pâte mélangé avec l’huile d’olive, le sucre ou encore du miel est quelque chose de spécial. Avant même d’en gouter, ce parfum réchauffe profondément le cœur et l’esprit montagnard. Jadis, les aïeuls apprécièrent cette recette riche en calorie procurant l’énergie nécessaire afin d’affronter la saison du grand froid. Aujourd’hui ce dessert, plat ou petit plaisir de fin d’après midi continue à être servi pour savourer pleinement la joie de vie rurale.

    La veillée rend le réveil difficile. Le mauvais temps n’arrange pas les choses. Le jour est complètement sombre au point de croire qu’il fait toujours nuit. Après une averse d’une pluie torrentielle, quelques rayons bien timides sous les nuages noirs éclaircissent enfin le ciel. L’accalmie éphémère des nuages donne envie de sortir de la maison pour faire un tour. Mon itinéraire matinal est d’aller voir les amis: passer par Amdoune Tzaiert ou par Igzer Ugela (Stade communal), prendre un café chez Kado, remonter Agni en passant à côté de l’école Jean Amrouche, emprunter la rue des tambourins (passage de l’ancienne poste), ou bien remonter les escaliers de la mairie au marché (Souk), faire une pause dans les cafés d’Amdoune Advelaâid, continuer la rue où il y a les commerces au dessous de Thimassourin, échanger les nouvelles au café mon village, rentrer au cybercafé, continuer le tour du côté du collège Ben-Badiss, revenir de Marie-Rose en passant par Tala Thecent….
    Toute à la joie de me rendre utile avant ma sortie, je demande à ma mère si elle a besoin de quelque chose. Sous son regard tendre, elle me demande d’acheter quelques produits alimentaires chez les commerçants du quartier. Evidement, avec la vague de froid, elle m’envoie remplir également les bouteilles de gaz à la réserve chez Aâmi Mohand Cherif Bouhadi. Quant au pain, on peut l’acheter aussi bien chez les commerçants que dans les boulangeries. En faisant ces petites courses, je suis content d’avoir fait au moins quelque chose pour le début de ma journée. Au moment de sortir ma mère insiste pour que je lui achète une touffe d’Alfa chez le jeune Aïssa Belmihoub. Etonné de cette demande, je l’interroge pour satisfaire ma curiosité.
    -Mais tu fais quoi avec l’Alfa ?
    -En fait, pour passer le temps, je confectionne des objets de la vannerie. Tu sais il y a la fille de Hada et de aâmi cherif Amrouche qui continue à faire le même travail que sa mère dans le temps. Ça fait déjà un moment que Hada est en retraite. Une amie, Tamgart (une femme d’un certain âge), me rend service habituellement qui va chez Hada m’acheter l’Alfa et le fil végétal. Elle n’est pas encore passée me voir. Alors s’il te plait n’oublie pas de dire à Aïssa de me choisir une touffe bien sèche. À défaut, je la sécherai moi-même. Il existe encore quelques rares femmes âgées : Khalti Nouara Uvuhdi (Bouhadi) et Khalti Djamila Tyahia (Bencherif) qui continuent de confectionner manuellement de la vannerie « Des fils ».

    Pendant un moment, je suis resté ému et pensif de sa réponse qui m’a touché profondément car malgré l’âge largement au-delà de la retraite, nos mères tiennent à garder continûment une flamme créative bien allumée. Il y a de ces mots qui nous replonge dans le passé et qui font vibrer l’âme. Alfa et « Des fils » font remonter des images de la tendre enfance qui sont gravées comme un souvenir imprégné de douceur.

    Cliquer sur le lien pour voir la vidéo

    http://www.dailymotion.com/video/xbrv1p_chez-belmihoub-mestapha-artisanarmu_creation



    Chez Mestapha Belmihoub, artisan-armurier :
    Le temps de faire mon petit tour bien sympathique et de prendre un café avec nos amis du village, je pars voir le jeune Aïssa. Rien qu’en évoquant son prénom : « Aâmi Aïssa Ulmuhuv », le souvenir de son grand père connu comme armurier hors pair est fortement présent. On ne peut oublier ses passages dans le quartier en compagnie de sa mule blanche belle et gracieuse (Taserdunt n aâmi Aïssa).
    Je ne veux surtout pas oublier ma commission à laquelle ma mère tient énormément. Je perçois Mustapha Ulmuhuv sur le petit balcon de son atelier à Agni. Il est comme l’a si bien surnommé notre ami fervent défenseur du patrimoine culturel et journaliste de métier, Djamel Alilat dans un excellent article qui lui a consacré : « Le dernier artisan armurier d’Ighil Ali ». Lors d’une discussion avec mon père, je me souviens de quelques noms des anciens exerçant dans le temps ce métier d’armurier à Ighil Ali où encore à l’extérieur : Belmihoub Aïssa (Ighil Ali), Belmihoub Naâïmi (Ighil Ali), Belmihoub Ahmed (Bordj Bouaâraridj), Belmihoub Mhend (Ras El Oued), Haddad Kaci (Boussaâda), les fils à Haddad Kaci « Haddad Mohand Seghir et son frère Mouloud » (Ighil Ali), le fils de Haddad Mohand Seghir : « Haddad Brahim ».
    Aujourd’hui, avec un gout de tristesse et de désolation on s’interroge sur la mémoire des ces artisans armuriers et de leurs œuvres qui représente le passé de ce métier tout au long du siècle dernier. Nos pensées les plus élevées vont à tous ces noms qui ne sont plus de ce monde. L’espoir de la transmission du savoir sont les deux héritiers encore vivants connaisseurs de ce métier sont Belmihoub Mustapha et Haddad Samir.

    Mustapha habillé en blouse bleue et un bonnet noir sur la tête représente une mémoire vivante de ce savoir-faire d’artisan-armurier à l’ancienne. Combien est grande sa joie de nous recevoir. Pour son art et ses plaisanteries, on trouve toujours du monde chez Mustapha. Ces clients viennent de partout, il est vraiment très connu. Ce jour-là, il apprécie la compagnie cordiale d’ELhwas Ulaârvi, Hamza Ulmuhuv, Youyou Utalev, Daoud γassouli et mon frère Avelkrim. Dans cette pièce chaque objet raconte à lui seul une histoire ancienne. On distingue de belles œuvres du patrimoine accrochées au mur: un vieux fusil pourvu d’un canon long ; un pistolet complètement rouillé très ancien ; dans le coin une natte de prière faite de pennes de palmes entrelacées ; un cadre sublime de peinture illustrant une sortie avec des chiens de chasse ; l’article édité par Djamel Alilat est précieusement mit à l’abri de la poussière dans une pochette en plastique. Sur une table de bois très usée, on voit un magnifique étau datant d’un autre âge. Au dessous, des crosses d’épaules de carabines en bois sont posées par terre. Certaines sont bien finies et d’autres au cours de réalisation à l’état initial de sculpture.
    Mustapha travaille avec des outils traditionnels en utilisant des techniques artisanales ancestrales que son père Aïssa lui a transmis. Après la décennie noire que le pays a traversé dans laquelle il a été touché de plein fouet, l’activité d’armurerie retrouve peu à peu de la vitalité avec croissance. Il tient à son tour à léguer le relais de cet art à sa progéniture. À sa grande satisfaction, il dit d’ailleurs que son fils aîné Aïssa, portant le nom de son grand père commence à s’intéresser à ce métier. Il est doué portant le métier dans le sang. L’aîné donne un coup de main très appréciable pour son père notamment pour répondre aux fortes commandes de réparation des fusils de chasse.
    Notre armurier possède un savoir-faire en or. Il faut noter que c’est lui-même qui fait les pièces de rechange et sculpte minutieusement les crosses pour donner au final de belles œuvres d’art. Hélas, c’est un métier en voie de disparition.

    Cliquer sur le lien pour voir la vidéo

    http://www.dailymotion.com/video/xbs0lr_aissa-belmihoub-jeune-sculpteur-sur_creation





    L’arrivée de Belmihoub Aïssa, jeune armurier et sculpteur sur bois :
    Avec l’arrivée du jeune Aïssa, je fais ma commande d’Alfa. Cependant, il me dit que ce n’est pas certain qui lui en reste car les chasseurs de grives ont peut-être épuisé tout le stock. Aïssa est un jeune rouquin portant des lunettes, d’un tempérament très calme. Il m’invite à le suivre pour voir s’il en trouve au moins une touffe. A ma grande surprise, je me retrouve dans l’ancien café de Bostet (Elkahoua n Lbostet). Ce lieu fut un point de rencontre où se rassemblaient dans le temps les générations de vieux pour jouer aux dominos et aux cartes. Ce café est fermé peut être depuis le début des années quatre vingt. Aujourd’hui l’endroit est ouvert comme atelier de sculpture surprenant. Finalement, le stock d’Alfa est épuisé. Il m’a promis qu’il déposerait lui-même l’Alfa à ma mère dès la prochaine livraison qu’il recevra dans deux jours.
    Aussitôt, le jeune sculpteur se met en besogne en train de percuter le ciseau à bois avec le maillet avec finesse. On reconnaît en lui une passion fervente pour l’art de la sculpture sur bois. Bénies soient ses mains ! Plus rien au monde ne peut perturber le jeune Aïssa qui reste totalement concentré. Avec dextérité, il restaure des vieux meubles : coffres berbères, portes d’Ath Aâvla, … Sa tâche l’absorbe entièrement en se donnant de bonne grâce à ce bois ancien ayant subi tant d’aléas. On se laisse volontiers bercer par le rythme de sa frappe afin de combler l’oreille assoiffée de cet écho en mélodie ancestrale. C’est un moment mystérieux où la pensée plane dans le passé et l’esprit en sort remplit d’admiration et de fierté.

    Comme tous les métiers d’artisans, en vivre n’est pas chose évidente. Au village, la liste des sculpteurs et des praticiens s’enrichit des jeunes talents de la nouvelle génération qui s’intéresse à cet art: Madjid Oubelkacem, son frère Hillal, Bentranti Rachid, Haddad Samir, Belmihoub Aïssa et Belrachid Achour. N’est-il pas temps que les autorités concernées encouragent ces talents afin qu’ils puissent partager ce savoir ? Il est vital qu’il soit possible à ces praticiens de devenir un jour des formateurs dans ce domaine. En toute évidence, l’heure est venue à la réalisation de ce vœu qui nous y cher et il faut faire autant avec tous les autres corps de métier anciens.

    Sous l’air de la fête du nouvel an et au moment de l’écriture de ce texte, de tristes nouvelles nous sont parvenues sur le site d’Ighil Ali. Ce sont Mme Belmihoub née Taleb Froudja et sa cousine Taleb Zedjiga qui nous ont quittées pour rendre l’âme au royaume des cieux. Nous présentons nos sincères condoléances à leur famille, à leurs enfants, à celles et à ceux qui les ont connues de près ou de loin. Pour nos deux mères bienveillantes, nous leur témoignons de la bonté, générosité et vertu d’être serviable chaleureusement au sein de toute la communauté. Que le ciel ait leur âme et qu’elles reçoivent nos pensées les plus chères et élevées!

    Enfin, il y a de ces escapades qui sont comme une illumination pour les yeux et un enchantement pour le cœur. Cette pérégrination est bel et bien une visite inattendue qui m’a mené au cœur du patrimoine. Ça fait naître en moi une espérance pour un avenir meilleur ouvrant une voie protectrice à ce savoir-faire ancestral. Accorder une importance aux rares héritiers existants des métiers anciens est sûrement primordial. Ces artistes talentueux possèdent une force créatrice magique. Ils sont nos véritables trésors humains qui laissent nourrir l’âme de source et qui font découvrir les secrets de leur savoir comme des grands maîtres humbles et accessibles. Leurs œuvres sont des appels à faire de ce monde celui de la joie et de la bonne humeur. Notre regard de reconnaissance et d’encouragement serait comme un art de vivre prodigieux permettant à chacun, de nous, d’être témoin du temps présent et assurant avec harmonie la transmission des connaissances aux générations futures.

    Cliquer sur le lien pour voir la vidéo

    http://www.dailymotion.com/video/xbs2g6_ighil-ali-belmihoub-aissa-et-ses-ou_creation



    hakimALLOUCHE
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      La date/heure actuelle est Lun 16 Jan - 21:44