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    Mouvement migratoire sur la terre natale, mythe et paradoxe

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    allouchehakim

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    Date d'inscription : 11/02/2007
    14022010

    Mouvement migratoire sur la terre natale, mythe et paradoxe

    Message par allouchehakim

    Mouvement migratoire sur la terre natale, mythe et paradoxe :


    Mon séjour, auprès des miens, touche à son terme. Je n’ai pas vu le temps passer, c’est déjà le dernier Week-end ! Les fins de semaine sont habituellement l’occasion de revoir des enfants du village vivant ailleurs venant rendre visite à leur famille. Ce sont les ruraux actifs dans les grandes villes: Alger, Bougie, Sétif, Oran, Bordj Bou Arreridj, Constantine…etc.

    Comme par le passé, Ighil Ali demeure toujours à l’image d’un carrefour de mouvements de gens qui viennent résider et d’autres qui partent vers d’autres cieux pour des raisons multiples. Cette dynamique de déplacement donne à ce lieu la particularité proche d’une zone urbaine.

    Ce jour-là, je suis en compagnie de mes voisins (Monhand Seghir, Khaled, Youyou, mon frère Abdelkrim, Abdallah, Messaoud, Salah,…). Nous sommes adossés au mur dans le quartier à la place « Abassel » (Qui signifie peut être bassin). Nous discutons d’un peu tout : la chasse à la grive, la cueillette d’olives, l’immigration,… C’est un moment d’échange et de retrouvailles où on ne se lasse pas d’écouter les nouvelles et de se remémorer les moments de la tendre enfance notamment les aventures de chasse à la grive. Ce sont de belles histoires teintées d’humour et de passion.
    Les parcours individuels de mes voisins peuvent bien illustrer des phénomènes tels que l’émigration et la déruralisation touchant la population de notre région depuis bien longtemps. Pour la compréhension de ces déplacements, on peut tenter de scinder ce cercle amical suivant leur mouvement migratoire.

    Mohand Seghir est un exemple type de personnes qu’on peut nommer «Retraités de retour ». Il fait partie de ce groupe qui représente les ruraux partant aussi bien à un âge adulte que plus jeune vers des destinations lointaines choisies en fonction des opportunités d’emploi offertes à l’époque. Ces ruraux migrateurs font chacun leur propre carrière professionnelle dans des grandes villes, au sud ou dans d’autres pays à l’étranger et qui ont la particularité commune d’avoir leur foyer demeurant au village. En d’autres termes, ils font le va et vient périodique entre la terre natale et le lieu de travail. Leur enfants, pour ceux qui en ont, restent ruraux car ils sont élevés au village. À l’âge de la retraite, ces pères de famille ayant fait toute une carrière professionnelle ailleurs réintègrent la vie à la campagne.

    Salah, Abdelkrim sont un autre cas de figure d’un groupe qu’on peut nommer : «Les installés ailleurs ». Le point commun est le fait que ces personnes s’installent ailleurs en famille suivant les lieux où ils ont trouvé un emploi. Souvent, la compétence et le diplôme obtenu ouvrent la porte aux déplacements. Le lieu de travail peut être à l’intérieur où à l’extérieur du pays et les opportunités de travail sont diverses : recrutés comme salarié dans une entreprise, créer sa propre affaire,…etc. Les enfants de ces « installés ailleurs » deviennent des futurs citadins.

    Messaoud est l’exemple appartenant au groupe qu’on peut nommer : « Déplacés temporaires ». Ces personnes, ayant tentées leur chance ailleurs, reviennent quelques temps après de leur propre volonté ou par contrainte refaire leur carrière professionnelle en trouvant un emploi au sein de la localité ou dans les environs.

    Youyou peut représenter un élément d’une catégorie souvent plus jeune que les précédentes qu’on peut nommer « Les partants potentiels ». Ce sont ceux qui essayent de s’accrocher localement mais susceptibles de partir dès que l’opportunité se présente. Pour certains de ceux qui restent, partir reste un mythe.
    Survoler quelques faits historiques à l’échelle de notre région permettrait d’aider à situer la réflexion des mouvements migratoires humains qui l’ont touché dans le temps. En prenant comme repère la période coloniale, on distingue le premier flux forcé pendant la révolte des Mokrani nommée « L’insurrection de Kabylie de 1871 ». En effet, les insurgés se retrouvèrent déportés dans les prisons en France et en Nouvelle Calédonie.
    Près d’un demi-siècle après, poussées par des nécessités économiques des vagues d’émigrations quittaient la terre natale en destination de la métropole. Après la première guerre mondiale suite à l’appel massif de la France à la main d’œuvre étrangère un nombre considérable de ruraux ont émigré comme offre à cette demande. D’autres vagues suivront jusqu’à la fin de la période coloniale.

    Pendant la guerre d’Algérie, on note un fait de mouvement d’échelle locale marquant notre région. C’était le déplacement forcé des ruraux en interne où des familles entières provenant des villages avoisinants obligées d’habiter le chef lieu. Ce sont des circonstances dramatiques de la période sanglante et conflictuelle laissant certaines familles s’installer et d’autres se déplaçant ailleurs. Ces flux créent forcément de nouveaux liens sociaux entre individus et familles dans un contexte de guerre où il y a horreur, pleurs et deuil.

    A l’indépendance la nationalisation des biens vacants était sûrement un accélérateur très significatif à ces déplacements.
    Quelques années après, vient le temps de l’immigration familiale où des dizaines d’émigrés quittent la région pour s’installer en France en famille.

    Dans les années 1970, période d’industrialisation algérienne on note le flux rural-urbain qu’à connu notre pays. Au même titre que d’autres régions rurales, beaucoup de familles d’Ighil Ali vont aller vivre dans les grandes villes. Le processus de déplacement se poursuit des années après.

    Par ailleurs, le facteur sécuritaire notamment durant la décennie des années noires de 1990 explique partiellement l’accélération de la déruralisation des villages lointains de la commune d’IghilAli.

    Les dernières années on constate que ce soit au niveau individuel ou familial le mouvement migratoire dans la continuité sous forme de vagues quittant le village pour émigrer à l’étranger : France, Canada, Grèce, Espagne ….etc. On distingue des dizaines de personnes installées au Canada dans un cadre d’immigration professionnelle choisie.
    La France reste la première destination favorisée suite aux liens historiques attachant les deux pays. On enregistre parmi ces départs les quelques familles bénéficiant du droit du sang comme descendants d’anciens naturalisés français.
    Il y a également un nombre de personnes qui partent officiellement à l’étranger pour des séjours temporaires : études, touristiques,… et la majorité tente au final d’y rester.

    Evidement, il ne s’agit pas de ces mouvements perceptibles à l’œil nu comme ceux observés dans certaines régions du monde où les populations sont victimes de catastrophe naturelle ou de guerre. Pourtant, le total de ces départs des dernières années forment une population d’ordre de centaine de personnes méritant certainement des études explicatives plus approfondies.
    Somme toute, à mon sens l’aspiration de trouver un emploi dans des grandes villes afin de pouvoir accéder à un niveau de vie meilleur est principalement la cause à effet du phénomène migratoire.

    Pour les départs à l’étranger, il est vrai que le contexte diffère d’une époque à une autre mais les itinéraires des expatriés se ressemblent et les points communs des expériences vécues sont frappants. Par le passé quelques uns arrivent tant bien que mal à envoyer des mandats à la fin du mois et ainsi faire vivre leur famille laissée au village. Malheureusement, nombreux sont ceux qui abandonnaient tout lien avec les leurs pour diverses raisons: les difficultés de trouver du travail, les obstacles d’adaptation à un milieu citadin, la déchirure d’exil, l’éloignement, le déracinement, la perte d’identité, la souffrance des corps et l’errance des âmes, la plus haute des solitudes, le gouffre infernal des vices douloureusement surmontable (l’alcoolisme, les jeux de hasard, … Le triste sort de quelques-uns de l’ancienne génération les laissaient abandonner leur famille. Ils décèdent dans un contexte d’anonymat. Hélas ! On ne saurait comment y trouver leur trace ? Depuis longtemps, ces abandons exilés sont considérés par leurs familles comme disparus. Derrières eux, il reste des empreintes dramatiques laissant des parents esseulés, des femmes séparées et des enfants orphelins. La mémoire retient d’eux une histoire poignante et un destin tragique. On entend couramment une locution usitée par nos parents à cet égard: « Ymut Damdjah ! » (Décédé en exil !). Cette expression signifie que non seulement ils sont morts loin de chez eux mais aussi qu’ils ont abandonnés les leurs.

    Ce qui reste paradoxal, c’est qu’une proportion des gens migrateurs revient au pays après tant d’années et permet en contribuant à la construction et même à l’urbanisation de leur village après l’avoir déserté.

    La triste nouvelle m’informant du décès de Mouloud n Chicago (Que le ciel ait son âme !) qui m’est parvenue en ce mois de janvier m’attriste profondément. Cet homme venu de loin pour s’installer à Ighil Ali où il a vécu jusqu’à la fin de ses jours. Depuis mon jeune âge en tout cas, je le voyais souvent assis à la même place publique à Aguenni en dessous de la mairie ou à l’entrée de l’école primaire « Jean Elmouhuv Amrouche ». Il menait la vie inaccoutumée d’un homme célibataire qui m’avait toujours paru sans attache familiale. Il paraît qu’il a vécu sept ans en Allemagne. Les dernières années, il avait eu droit à une pension. Après une longue maladie, il a rendu l’âme le 16 janvier 2010 alors qu’il lui restait 02 jours pour fêter son 86ème anniversaire. Son corps est exhumé au cimetière de Djeddi Gahthouth situé sur le chemin de Taziert en allant vers le village d’Ath Saci.

    Cet homme venu d’ailleurs finissant son itinéraire à Ighil Ali laisse à méditer. Que ce soit par choix ou par contrainte des circonstances d’existence, le constat reste cette réalité d’aller vivre et peut être mourir ailleurs éloigné de la terre natale.
    L’existence d’un cimetière nommé « Timaqvart Gamravden d Yagriven » (Le cimetière des marabouts, étrangers et exilés) au cœur même du village montre certainement que ces cas de mouvements de déplacement sont très anciens.

    Le dernier jour arrive dans l’atmosphère cruelle de retour qui me rend bien ému. Avec un arrière-goût amer évitant douloureusement les larmes de couler, j’essaye de tenir bon. Ce sont des moments où on a l’énorme besoin de faire preuve de retenue. Ce n’est sûrement pas des situations où se fait sentir le courage comme noble vertu morale. Au final, je reste partagé entre le rêve de vivre de nouvelles aventures ailleurs et la nostalgie d’être loin des miens. Le départ est inévitablement angoissant. Dans la peine, tout mon être se laisse hanter par la pénible pensée appréhendant la destinée troublante d’un futur absent. Ainsi, le cœur affecté d’avoir quitté des êtres chers se dit: « Rien de pire que la séparation ! »
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    Message le Dim 7 Mar - 15:48 par louisa

    Azul Hakim,

    S'xiler n'est pas un verbe d'état, mais un verbe d'action. Pourtant, l'exil se vit comme un état permanent.
    Être exilé, c'est être un ex-quelqu'un, une ex-langue, une ex-histoire, une ex-culture, une ex-mémoire, sans jamais devenir autre chose. L'exil est un arrière-pays, comme disait un poète arménien je crois. Le pire, pour nous Kabyles, l'arrière-pays n'existe que par le truchement de notre conscience, de notre désir de pays.
    Mais alors, qu'en est-il des féministes kabyles lucides?
    La lucidité est un exil construit, disait Léo Ferré. Elles sont donc déjà familières de l'exil, intérieur, le pire de tous, celui qui mène à la solitude. Mais alors, que peuvent-elle craindre de plus?

    Ceci: Cet état de dissolution permanente, le chagrin de rater la moisson....c'est la violence de l'expulsion de la terre natale et l'indifférence de la terre d'accueil.

    c'est le figuier qui meurt...

      La date/heure actuelle est Mar 21 Nov - 3:06