Yessis n Teryel

Amuggar n Teqbayliyin - Forum des femmes kabyles


    Condition de la femme kabyle. Islam, lois et traditions

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    Nombre de messages : 21
    Date d'inscription : 17/10/2006
    03012007

    Condition de la femme kabyle. Islam, lois et traditions

    Message par Admin

    Avant d’aller plus loin, je tiens à revenir sur quelques points soulevés à la suite de ma première réaction concernant le film documentaire de Nadia Zouaoui, Le voyage de Nadia, projeté au Québéc.

    Tout d’abord, les conditions de promotion du documentaire. Si pour certains et certaines, la proximité avec le consulat algérien et, accessoirement, l’apparition dans le cadre du Festival du monde arabe relèvent de l’anecdotique, je n’ai rien à leur dire, j’ai horreur de matraquer les certitudes.


    Ensuite, un prétendu émoi parmi la communauté kabyle de Montréal qui aurait souhaité que Nadia lave le linge sale en famille. À ce niveau aussi, je tiens à m’en démarquer. D’une, je ne suis pas communautariste par une certaine idée de la citoyenneté. De deux, par tempérament. Exilée de fraîche date, je dirais que « mes racines sont dans mes poches », pour paraphraser un certain écrivain. De plus, la communauté n’a pas à agir en meute. Par ailleurs, les débats publics doivent avoir lieu sur la place publique. La condition de la femme kabyle est un vrai débat public et un immense enjeu social et politique. Et les femmes kabyles qui vivent à l’étranger sont à même de mieux apporter un nouvel éclairage et une certaine expérience de liberté et d’autonomie.

    Enfin, et c’est ce qui m’importe le plus, par mes propos j’aurai suggéré que la femme kabyle est « libre et émancipée ».

    À l’heure où même les féministes occidentales ne reviennent pas de leur désillusion quant à l’échec du récit féministe, je me garderai bien de me gargariser de pareils slogans s’agissant de la femme kabyle.

    J’ai soulevé la question de l’obligation de virginité pour les femmes. Bien entendu que je ne l’approuve pas en ce sens qu’elle constitue une appropriation du corps de la femme et une vision primaire de la sexualité, où les rapports de tendresse et d’affection sont inexistants.. Qu’est-ce que la nuit de noces si ce n’est une pratique barbare, un viol institutionnalisé ? Expérience traumatisante pour la mariée. Et pour le marié aussi, d’ailleurs. Il joue son honneur - celui qui n’arrive pas à déflorer la jeune épousée est vite tourné en dérision - et son argent (les fêtes coûtent cher). Et si j’ai dit que les jeunes filles kabyles ont recours à des stratégies de ruse pour échapper à cette fatalité, c’est pour mettre en relief la méconnaissance du sujet par Nadia lorsqu’elle affirmait qu’une fille universitaire ne peut se marier hors de l’université, car elle sera toujours soupçonnée d’avoir flirté. C’est quand même hallucinant pareille méconnaissance de la réalité.

    Je ne pensais d’ailleurs pas uniquement à la réparation de l’hymen, qui est pratiquée plus par celles qui ont de l’argent et des connaissances, pour les besoins du mariage. Je pensais à la sodomie (et à un degré moindre les rapports lesbiens) qui est une pratique très répandue chez les jeunes filles pour préserver l’hymen tout en vivant une sexualité avant qu’elles ne se marient !

    Autre point : l’enfermement des femmes. D’abord, il serait opportun de faire la nuance entre enfermement, qui suppose que la femme est complètement cloîtrée à la maison, et la division sexuelle de l’espace, pratique plus courante chez les Kabyles et qui n’en est pas moins archaïque. C’est ce principe qui fait que la femme, si elle peut rentrer maintenant dans les magasins, peut aller au marché dans certains endroits, elle n’ira jamais dans un café dans les villages kabyles. Et je n’ai pas oublié que c’est dans les cafés qu’on scelle la vie des jeunes filles, un jour de marché de préférence : n’est-ce pas au café qu’on lit la fatiha, le mariage religieux ?

    L’enfermement des femmes est perceptible dans les bourgs « banlieusardisés » que sont devenues les petites villes kabyles. C’est d’ailleurs le cas de Tazmalt que montrait le reportage. Insécurité, agression, vols y règnent, constituant un recul par rapport à la libre circulation des femmes dans les ruelles des petits villages ayant gardé une structure plus traditionnelle. C’est aussi là qu’on voit apparaître de plus en plus les hidjabs. En cela, la Kabylie, société rurale, a un vrai problème avec l’urbanité.

    Quant à l’exploitation des femmes du fait de leur travail à l’extérieur (comprendre dans les champs), c’est d’abord le lot d’une société sous-développée, avec une économie de subsistance. Et si le jeune « joue aux dominos » pendant que la mère ou la sœur fait la corvée d’eau, il faut dire que, dans la société kabyle, l’oppression des femmes est aussi, pour beaucoup, reproduite par les femmes elles-mêmes. Ce point, Nadia l’a complètement occulté.

    De plus, j’oserai une comparaison : que dire de la double journée de la femme, dans la société occidentale, si ce n’est le décor qui diffère ? Et les conditions économiques surtout.

    En fait, les propos de Nadia ne m’ont intéressée que dans la mesure où ils m’ont aidée à comprendre sa démarche féministe. Démarche qu’elle a d’ailleurs explicitée dans d’autres émissions et même dans le film documentaire, puisque, bien entendu, j’ai fini par le voir.

    Le documentaire, en soi, a valeur de témoignage évidente. Sans être un vrai récit de vie, il expose quelques portraits de femmes dans leur intimité. Pauvreté, violence conjugale, illettrisme, enfermement, machisme, tout y est passé. Mais, sans aucune mise en contexte sérieuse pour comprendre la situation des femmes filmées. En somme, un bon produit d’exportation pour l’étranger.

    Mais pour qui sait regarder, il aurait décelé l’évolution historique de la société kabyle et aurait aisément fait le lien entre conditions socio-économiques et la condition des femmes filmées. Celle de Linda, la vétérinaire installée à son compte, qui conduit un 4x4 et qui est issue d’une famille libérale et aisée n’a rien de comparable avec la répudiée qui a squatté la terrasse de l’immeuble où habitent ses parents, qui, elle aussi, n’a rien à voir avec la situation plus digne de la femme de plus de 70 ans.

    Mais que disent les femmes qu’elle a interrogées ? Toutes rêvent de liberté qu’elles rattachent, naïvement aux études. Je dis naïvement puisque l’on sait que les études produisent des chômeurs en Algérie.

    Et que dit Nadia ? Que la condition de ces femmes est très difficile à cause des traditions kabyles. Soit, même si c’est très réducteur.

    Nadia affirme que c’est « plus profond » que la religion. Elle affirme à la fin de son documentaire qu’elle a trouvé le chemin de la liberté grâce à un islam tolérant et d’amour.

    J’arrive donc au point de désaccord avec le message de Nadia, à savoir que les traditions kabyles sont plus compromettantes que la religion musulmane pour « la libération » de la femme kabyle.

    Il n’est nullement dans mon intention de remettre en cause le poids des traditions kabyles, dont les conséquences sont aussi bien dommageables pour la femme que pour l’homme. La société kabyle n’a pas encore inventé « l’individu », « le sujet » qui soit libre et autonome. On est donc loin de la citoyenneté moderne, seule garante, à mon sens, des libertés individuelles et de l’égalité des sexes.

    Il n’est pas aussi question de discuter du choix spirituel de Nadia. Mais, je lui dirai quand même que sa liberté, elle la doit d’abord aux acquis des féministes canadiennes qui, elles, pour « se libérer », se sont attaquées à la religion.

    De plus, j’ose affirmer que les traditions et la culture kabyles, et c’est le cas de toutes les traditions « primitives » orales, sont loin d’être aussi pernicieuses que la religion qui, elle, constitue un système d’explication du monde plus élaboré, qu’il est difficile d’attaquer car sa parole est « écrite » dans le Livre.

    C’est quand même significatif qu’aucune des femmes interrogées ne soit satisfaite de son sort. Toutes rêvent de liberté, d’égalité et d’une meilleure vie. En terme d’aliénation, il y a pire !

    De plus, lorsque j’aborde la question du code de la famille, certaines si promptes à dénoncer les coutumes, rétorquent que ça ne règle rien. Certes, l’abrogation de ce code n’est pas en soi une panacée.

    Mais si on ignore la portée symbolique des lois sur les mentalités, on n’a rien compris à rien. Les sociétés avancées en terme d’égalité des sexes, ce sont celles qui l’ont inscrites dans les lois ! Et les plus arriérées aussi : l’inégalité est inscrite dans les lois !

    Prenons l’article 39. Que dit-il ? La femme est tenue d’obéir à son mari et à sa belle famille. La pire des marâtres kabyles n’aurait pas dit mieux !

    Article 8. Que dit-il ? Que l’homme peut contracter plusieurs mariages. La société kabyle n’est pourtant pas polygame globalement. À quoi le doivent-elles, les femmes kabyles, ce bonheur de la monogamie ? À la pauvreté des Kabyles, eux qui n’ont pas compris l’esprit de l’islam ? Peut-être ! Mais peut-être, aussi, à un « dommage collatéral » des traditions kabyles : le mariage endogame, entre cousins...

    Article 11. Tutelle obligatoire pour la femme qui se marie. Difficile de faire mieux en terme de minorisation et d’infantilisme.

    Article 43 : le divorce est de la faculté de l’homme. La femme peut le demander sous peine d’une liste de conditions plus difficiles à réunir les unes que les autres. Ou alors, demander séparation moyennant une réparation financière, telle un esclave qui rachète sa liberté. Le pire des machistes kabyles n’aurait pas trouvé mieux.

    À propos du divorce toujours, si les pères ou frères kabyles n’encouragent pas leurs filles/soeurs à aller devant les tribunaux, c’est que c’est un vrai lieu d’humiliation. D’abord par les propos des juges. Ensuite, sait-on combien on offre de pension alimentaire pour une femme divorcée avec enfant ? Environ 1000 dinars par année. Et il faut courir pour les avoir. Est-ce une question de nif (honneur kabyle) ou de dignité tout simplement ? On peut continuer. Mais c’est déjà éloquent !

    À ce stade, on peut ressortir la fameuse exhérédation des femmes kabyles. Sur le plan du principe, c’est injuste. De mon expérience, je n’ai pas beaucoup entendu de femmes se plaindre de ne pas hériter d’un petit lopin de rocaille. Par contre, des cas de femmes veuves, avec une descendance juste féminine, dont le logement principal se retrouve entre les mains du frère du mari, il y en a beaucoup. Et grâce à quoi ? Au code de la famille toujours en vigueur !

    Je ne sais pas si ce code est inspiré d’un islam d’amour ou de désamour. En revanche, il y est dit qu’il s’inspire de la charia, ce qui ne l’empêche pas d’être inégalitaire, sexiste, archaïque et rétrograde.

    Maintenant, pour revenir au lien entre « libération » des femmes kabyles et traditions, interrogez une femme kabyle paysanne, comme celles que nous avons vues dans le reportage, et une ingénieur d’État voilée, posez-leur la question : êtes-vous pour le maintien de ce code ? J’imagine l’issue de leurs réponses...

    C’est en cela que je trouve tout combat féministe qui ne s’attarde pas sur le poids de la religion et l’urgence d’instaurer des lois laïques est un combat vain et hypocrite.

    Quant à dissocier le combat contre les traditions rétrogrades et archaïques des conditions matérielles, historiques et politiques de la société, c’est un leurre. Au risque de déplaire à toutes celles qui n’envisagent les questions que sous l’angle des rapports hommes-femmes.

    Mais ça, c’est un autre débat.

    Nora L.

    27/11/2006

    Source: http://www.kabylienews.com/article.php3?id_article=3976
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